Il sortait du magasin sans avoir trouvé le livre qu’il cherchait depuis plus d’un mois. Pas possible que cet auteur soit si inconnu auprès de tous les libraires de la ville !! Il avait commencé sa quête au lendemain de sa rencontre magique, intemporelle avec Katira. Il a tout de suite pensé à ce livre qui l’avait marqué il y a….Il y a très longtemps. Pas dans une autre vie ou une autre planète, mais ça remonte à un bon bout de temps incalculable. Et puis, il avait oublié, lui qui a marqué de son empreinte la scène rock locale en fondant un groupe dont il était parolier et compositeur. Jusqu’au jour où, lassé par les concerts nocturnes et dans des coins reculés où le public se composait de quelques individus éparpillés dans la pénombre, il décida d’arrêter de faire le bassiste stoïque. Au grand désappointement de ses trois complices de la scène qui ne comprenaient rien à cette subite décision. Il avait essayé de leur expliquer qu’il était fatigué de plaquer des riffs sur sa basse et lassé de composer des chansons que personne n’écoute hormis des gus qui le font presque par politesse :
- Écoutez les gars. Je sais qu’on peut faire mieux, qu’on pourra aller loin car vous avez tous du talent. Mais je ne veux plus poursuivre car je ne prends plus aucun plaisir à faire ça. Pas par rapport à vous les amis, bien sûr. On s’entend super bien, on rigole, on s’amuse à monter sur scène. Mais, comprenez-moi, je dois aller vers autre chose.
Ils ont fini par accepter le fait que leur parolier et compositeur se retire du groupe. Ils ont vivoté quelques semaines ensemble, puis ont fini par arrêter à leur tour. Le batteur est aujourd’hui agent d’information dans une agence touristique qui marche bien. Le guitariste est parti avec celle qui est devenue sa femme en Nouvelle-Zélande. Pourquoi ce pays si loin, personne n’a jamais pu comprendre. L’essentiel est que le couple ait compris, le reste n’ayant aucune importance. Il semblerait qu’il ait investi la scène rock de Wellington. Mais comme manager cette fois.
Il rentre dans une librairie de quartier. Ah, cette fois c’est la bonne : là, je vais sûrement trouver le livre. Une femme à lunettes lui demanda ce qu’il cherchait. Il lui dit. Elle lui fait répéter l’auteur de ce livre :
- …et il a écrit uniquement ce livre?
- Je n’en sais rien madame. Je sais simplement que je le cherche depuis plus d’un mois à travers la ville et personne ne semble avoir entendu parler. J’ai pourtant lu ce livre, je ne rêve pas, je ne cauchemarde pas!
- Calmez-vous, on va procéder par ordre: donc, il est norvégien et a écrit ce livre, «La saga des âmes en ébullition». Vous me dites que cet auteur a obtenu un prix prestigieux. Lequel donc?
- Je ne sais pas. C’est un prix comme il y en a des centaines sans doute. Prix de la concorde ou de la bienséance ou prix du komodo, je n’en sais rien…
La libraire pianote sur son ordi. Google, tape le nom et le titre du livre : rien. Elle affine sa recherche en combinaisons multiples, auteur-pays-auteur-titre-titre-pays…Toujours rien monsieur.
Il ne voulait pas lui gâcher le plaisir de chercher sur Google. Il l’a fait des dizaines de fois et n’a jamais pu retrouver la moindre référence de cet auteur norvégien. Il avait investi des forums littéraires sans succès. Il a même crée un fan club sur facebook mais personne n’a adhéré. Inconnu au bataillon le viking qui écrit sur les âmes en ébullition. Un jour, il est même parti se renseigner auprès du consulat de Norvège. Le blondinet qui s’occupe du rayon «Aspects de la Norvège», à cils blonds, cheveux blonds, duvet blond le regarda, ahuri, puis lui dit que la Norvège n’avait jamais eu un auteur de ce nom qui aurait écrit «La saga des âmes en ébullition».
Bon, ça se complique là les gars. Pourtant, il se rappelle bien d’avoir lu ce satané livre quand il était encore au lycée. Il l’avait même prêté à son meilleur ami avec qui il partageait la passion des écrivains inconnus des autres et des critiques littéraires. Il aurait aimé parler de ça avec son ami, mais où le retrouver donc. Il ne sait même plus où il est. Peut-être en Europe du nord ou en Papouasie, que sais-je.
Depuis cette période, il n’existait plus que par et pour l’écriture. Fonder le groupe de rock est venu naturellement, au hasard des accointances musicales avec les autres gars du groupe. Il lui donna le nom de «Saga R». R pour Rock. Oh, un rock plutôt soft, mariné à des sonorités californiennes mais sans la guitare hawaïenne. Il avait écrit de jolies ballades qui ont même percé dans une station radio de la ville, à l’émission «Local Rock». Mais il ne prenait pas trop au sérieux la scène musicale. Une carrière dans la chanson ? Trop peu pour lui, non. Il s’amusait, c’est tout.
Après l’intermède rock, il est parti travailler au sud dans une entreprise de forage de pétrole bitumeux. Il était chargé de compte. Une année plus tard, il a déchanté, vaincu par la routine et l’ennui. Le sud, quelle solitude effarante. Il a jeté une boite de sardines sur la tête d’un chef de service arrogant, démissionné en fanfare, provoquant l’hilarité de ses collègues et repris la route vers le nord. Le sud, je vous le laisse.
Il se lança par la suite dans une aventure professionnelle qui lui a beaucoup plu. Avec un ami revenu depuis peu d’Allemagne, il fondèrent une boite de sérigraphie. Le succès auprès des clients a été immédiat. Avec une équipe plutôt compétente et sympa, la boite s’est vite propulsée au point de s’agrandir. Et en s’agrandissant, lui qui n’aimait pas trop le gros stress, il a fini par partir, cédant ses parts à son ami chagriné par son départ subit.
Aujourd’hui, il est installé à son compte, consultant en affaires de risques et incendies. Ça fonctionne plutôt bien.
Tout fonctionne, sauf ce satané livre qu’il n’arrive toujours pas à retrouver dans les méandres de la ville multicolore. Il s’était promis de le dénicher le jour où il a rencontré Katira. Il lui parla du livre, de l’auteur, lui raconta des bribes de la saga et pourquoi ça l’avait marqué. Elle lui dit qu’elle se doit de le lire elle aussi. Trouve-le s’il te plait.
Mais, Katira, comment vais-je t’expliquer l’inexplicable : il n y a plus aucune trace de ce livre, de cet auteur en ce bas monde. Même Google a été vaincu.
Ce soir, il est rentré tôt chez lui. Comme mû par un soudain empressement, il se met aussitôt devant son ordi, ouvre Word, clique sur nouveau et commença la rédaction de son livre, «La saga des âmes en ébullition».
Mars 2009










