atlibsagaIl sortait du magasin sans avoir trouvé le livre qu’il cherchait depuis plus d’un mois. Pas possible que cet auteur soit si inconnu auprès de tous les libraires de la ville !! Il avait commencé sa quête au lendemain de sa rencontre magique, intemporelle avec Katira. Il a tout de suite pensé à ce livre qui l’avait marqué il y a….Il y a très longtemps. Pas dans une autre vie ou une autre planète, mais ça remonte à un bon bout de temps incalculable. Et puis, il avait oublié, lui qui a marqué de son empreinte la scène rock locale en fondant un groupe dont il était parolier et compositeur. Jusqu’au jour où, lassé par les concerts nocturnes et dans des coins reculés où le public se composait de quelques individus éparpillés dans la pénombre, il décida d’arrêter de faire le bassiste stoïque. Au grand désappointement de ses trois complices de la scène qui ne comprenaient rien à cette subite décision. Il avait essayé de leur expliquer qu’il était fatigué de plaquer des riffs sur sa basse et lassé de composer des chansons que personne n’écoute hormis des gus qui le font presque par politesse :

- Écoutez les gars. Je sais qu’on peut faire mieux, qu’on pourra aller loin car vous avez tous du talent. Mais je ne veux plus poursuivre car je ne prends plus aucun plaisir à faire ça. Pas par rapport à vous les amis, bien sûr. On s’entend super bien, on rigole, on s’amuse à monter sur scène. Mais, comprenez-moi, je dois aller vers autre chose.

Ils ont fini par accepter le fait que leur parolier et compositeur se retire du groupe. Ils ont vivoté quelques semaines ensemble, puis ont fini par arrêter à leur tour. Le batteur est aujourd’hui agent d’information dans une agence touristique qui marche bien. Le guitariste est parti avec celle qui est devenue sa femme en Nouvelle-Zélande. Pourquoi ce pays si loin, personne n’a jamais pu comprendre. L’essentiel est que le couple ait compris, le reste n’ayant aucune importance. Il semblerait qu’il ait investi la scène rock de Wellington. Mais comme manager cette fois.

Il rentre dans une librairie de quartier. Ah, cette fois c’est la bonne : là, je vais sûrement trouver le livre. Une femme à lunettes lui demanda ce qu’il cherchait. Il lui dit. Elle lui fait répéter l’auteur de ce livre :

- …et il a écrit uniquement ce livre?
- Je n’en sais rien madame. Je sais simplement que je le cherche depuis plus d’un mois à travers la ville et personne ne semble avoir entendu parler. J’ai pourtant lu ce livre, je ne rêve pas, je ne cauchemarde pas!
- Calmez-vous, on va procéder par ordre: donc, il est norvégien et a écrit ce livre, «La saga des âmes en ébullition». Vous me dites que cet auteur a obtenu un prix prestigieux. Lequel donc?
- Je ne sais pas. C’est un prix comme il y en a des centaines sans doute. Prix de la concorde ou de la bienséance ou prix du komodo, je n’en sais rien…

La libraire pianote sur son ordi. Google, tape le nom et le titre du livre : rien. Elle affine sa recherche en combinaisons multiples, auteur-pays-auteur-titre-titre-pays…Toujours rien monsieur.
Il ne voulait pas lui gâcher le plaisir de chercher sur Google. Il l’a fait des dizaines de fois et n’a jamais pu retrouver la moindre référence de cet auteur norvégien. Il avait investi des forums littéraires sans succès. Il a même crée un fan club sur facebook mais personne n’a adhéré. Inconnu au bataillon le viking qui écrit sur les âmes en ébullition. Un jour, il est même parti se renseigner auprès du consulat de Norvège. Le blondinet qui s’occupe du rayon «Aspects de la Norvège», à cils blonds, cheveux blonds, duvet blond le regarda, ahuri, puis lui dit que la Norvège n’avait jamais eu un auteur de ce nom qui aurait écrit «La saga des âmes en ébullition».

Bon, ça se complique là les gars. Pourtant, il se rappelle bien d’avoir lu ce satané livre quand il était encore au lycée. Il l’avait même prêté à son meilleur ami avec qui il partageait la passion des écrivains inconnus des autres et des critiques littéraires. Il aurait aimé parler de ça avec son ami, mais où le retrouver donc. Il ne sait même plus où il est. Peut-être en Europe du nord ou en Papouasie, que sais-je.

Depuis cette période, il n’existait plus que par et pour l’écriture. Fonder le groupe de rock est venu naturellement, au hasard des accointances musicales avec les autres gars du groupe. Il lui donna le nom de «Saga R». R pour Rock. Oh, un rock plutôt soft, mariné à des sonorités californiennes mais sans la guitare hawaïenne. Il avait écrit de jolies ballades qui ont même percé dans une station radio de la ville, à l’émission «Local Rock». Mais il ne prenait pas trop au sérieux la scène musicale. Une carrière dans la chanson ? Trop peu pour lui, non. Il s’amusait, c’est tout.

Après l’intermède rock, il est parti travailler au sud dans une entreprise de forage de pétrole bitumeux. Il était chargé de compte. Une année plus tard, il a déchanté, vaincu par la routine et l’ennui. Le sud, quelle solitude effarante. Il a  jeté une boite de sardines sur la tête d’un chef de service arrogant, démissionné en fanfare, provoquant l’hilarité de ses collègues et repris la route vers le nord. Le sud, je vous le laisse.
Il se lança par la suite dans une aventure professionnelle qui lui a beaucoup plu. Avec un ami revenu depuis peu d’Allemagne, il fondèrent une boite de sérigraphie. Le succès auprès des clients a été immédiat. Avec une équipe plutôt compétente et sympa, la boite s’est vite propulsée au point de s’agrandir. Et en s’agrandissant, lui qui n’aimait pas trop le gros stress, il a fini par partir, cédant ses parts à son ami chagriné par son départ subit.
Aujourd’hui, il est installé à son compte, consultant en affaires de risques et incendies. Ça fonctionne plutôt bien.
Tout fonctionne, sauf ce satané livre qu’il n’arrive toujours pas à retrouver dans les méandres de la ville multicolore. Il s’était promis de le dénicher le jour où il a rencontré Katira. Il lui parla du livre, de l’auteur, lui raconta des bribes de la saga et pourquoi ça l’avait marqué. Elle lui dit qu’elle se doit de le lire elle aussi. Trouve-le s’il te plait.
Mais, Katira, comment vais-je t’expliquer l’inexplicable : il n y a plus aucune trace de ce livre, de cet auteur en ce bas monde. Même Google a été vaincu.

Ce soir, il est rentré tôt chez lui. Comme mû par un soudain empressement, il se met aussitôt devant son ordi, ouvre Word, clique sur nouveau et commença la rédaction de son livre, «La saga des âmes en ébullition».
                                                                                                                         Mars 2009

 

 

bleu7Il avalait doucement, à gorgées presque millimétrées son café au lait et les litanies doucereuses de Boubacar Traoré. Brusquement, Il ne se sentait plus à l’aise, presque effrayé; comme si quelqu’un le scrutait dans son dos. Il ne se retourna pas. Quelqu’un le regardait et il détestait ça. Savoir que quelqu’un se penche pour le voir écrire ou s’occuper, il n’appréciait déjà pas du tout. D’habitude, il avait toujours un mur derrière le dos. Il se plaçait face à une entrée, comme si un quelconque ennemi du jour viendrait le provoquer dans son monde. Là, il y avait un monde. Il ne voyait personne, mais il avait le sentiment embarrassant d’être regardé. Il sentait sur sa nuque le poids de deux yeux, noirs, intenses. Ou noisettes ? À moins que ça soit miel ou vert-de-gris ? Qui sait la couleur pour l’instant. Ou un mixe de ces différences. Ça doit être original un regard-fusion, un regard d’une couleur issue de ces nuances. Tiens, il essayera plus tard sur une feuille blanche : du noir, du marron, noisette, vert-de-gris : le regard nouvelle formule. «Nouvelle formule», on dirait une pub de l’Oréal, ça alors.

Regard donc sur son dos. Pour lui signifier quoi ? Que le ciel n’est pas calme ce soir? La nature n’est pas du tout simple et tranquille. Il sait tout ça ; et alors, qu’est-ce qui va changer ? Il y a encore  la guerre là bas, qui continuait très loin et il fut agacé de ces pensées sans issue. Par-dessus les toits des maisons qui l’entouraient, le ciel était bas. Pas le moindre oiseau pour diriger une sarabande aérienne. Bas ciel, triste et brouillé. Brouillé comme les yeux de Mana. Elle l’avait oublié, peut-être. Il ferma la fenêtre. Il avait envie d’écrire quelque chose. Quelque chose de doux, d’amusant qui pourrait faire plaisir à une amie.
Car Mana n’aimait pas les lettres douces et amusantes. Elle lui écrivait, quand ça la tentait d’écrire, des lettres frigorifiques et sèches qui commençaient par : « Salut toi, comment tu vas … » et se terminaient par : « À bientôt, Mana ». Les mêmes mots, les mêmes descriptions, la même teneur. On aurait dit la photocopie d’une lettre antérieure. Pourtant, le gazon, l’herbe, les aurores, les nuits d’été, les senteurs de laurier rose, les baisers sont toujours différents d’une saison à une autre, d’un jour  à l’autre. Pas les lettres de Mana… Elle ne comprend pas. Elle ne sait pas comprendre. Auquel cas, elle aurait rédigé des lettres douces et amusantes. Elle ne peut pas.
Je sors. Un petit tour dehors.

Le quartier était désert. Pas âme qui vive. Un véritable couvre-feu tacite. C’est vrai qu’il se faisait tard dans la nuit, mais d’habitude il y avait des poches de résistance sous quelques portes cochères ou accolées à des murs défraîchis. Des jeunes en majorité qui animaient à bâtons rompus de longues discussions, en passant du pourquoi et du comment du dernier opus de r’n'b à la mode, à la sécheresse au Niger en passant par la teneur en caféine du dernier nescafé porté par la pub ; sans omettre les résultats de foot où il est conseillé de pester sur tel ou tel joueur qui semble avoir levé le pied afin de faire perdre son équipe. Un ciel bas qui vous transforme un quartier en un lieu lugubre, une toundra à perte de maisons et d’immeubles… On entendait la chute des feuilles. Un automne bien tranquille, trop replié sur lui-même. Au loin, quelques vagues lumières blafardes d’une voiture. Puis, plus rien. Il aurait bien voulu rester silencieux auprès de quelqu’un, au milieu des brumes nocturnes, sous des lampions faibles et écouter la respiration du vent. De temps à autre, ils pourraient contempler le halo des étoiles.
Toundra, ah, ça oui. Telle une triste banlieue au-delà d’un triste train la nuit tombée.

A force de se regarder,
De ne pas comprendre, ne pas s’aimer,
Vraiment, le temps nous est compté.
Alors, puisque le mal est fait
Que le trou grandit, le lit défait,
Chacun se regarde, chacun se tait.
(1)

Il récitait dans sa tête les mots, leur musicalité. A quoi bon ? La rue était déserte. Mana a raison : je suis trop sentimental. Qui lit encore des poèmes aujourd’hui ? Les élèves au lycée ? Les étudiants à l’université, peut-être. Ou les pêcheurs à la ligne…Peut-être aussi des gars du service à la clientèle, qui sait. « Tu es un rêveur, un idéaliste, un poète », c’est ce qu’elle me dit le plus souvent, trop souvent râbaché. Tu sais, Mana, un poète peut « presque changer la vie ». Si elle était ici, elle me dirait que Kaddour El Alami, Dahmane, Abdelaziz El-Maghraoui, Baudelaire, Dylan Thomas, Garcia Lorca, Ferré et autre Rimbaud sont morts depuis longtemps et que ça ne vaut pas un kopeck de se triturer les méninges à poursuivre un petit entrefilet de lumière à travers les interstices des mots… Non, je t’assure : elle ne comprend pas. Elle se moque de mes silences, de mes écrits, de mes souvenirs, de mes projets. « T’es un rêveur, tu rêves trop ». « Tu sais, Mana, j’ai besoin de traquer la lumière, et j’ai besoin de lumière, de beaucoup de lumière.»
C’est un peu comme chercher l’intensité dans le pigment noir sur une toile. Ce n’est pas une restriction, non. Quand on aime intensément, on élimine tout le reste, avec ce qu’une passion a d’exclusif. Dans le noir, il y a les possibles les plus forts. Tu comprends ça au moins ? Non… Ce n’est pas une absence de couleur, c’est juste la couleur violente qui permet de faire jaillir une lumière forte par contraste. Tu comprends ?…

Il s’en va demain, continue sa route.
Tout le long de son chemin, chaque pas lui coûte
Pour se détacher de toi, coûte que coûte.
(2)

Il en est ainsi dans les mots, tu sais : ce ne sont que des tentatives pour cerner, éclairer ce qui reste mystérieux. Elles cherchent à apaiser une inquiétude fondamentale, celle de pouvoir découvrir les raisons qui m’habitent quand je dis « J’aime, j’aime pas, je le sais, je ne le sais pas, je le veux, je ne le veux pas, pourquoi est-ce ainsi…»

« Le temps passe
On ne fait que le regarder
Passer
Prendre encore de notre sève.
Et toi, oui toi que voilà
Qui ressasse sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De toi? »

Bon, ça va toi, hein, donneur de leçons. Tu n’as pas à me houspiller ainsi, ingrat, va ! Fais de l’air.

J’ai toujours aimé ce coin qu’on appelait verger des fleurs, je ne sais trop pour quelle raison d’ailleurs. Oui, il y a des fleurs, à profusion, des jaunes, des rouges, des roses, des mauves…Et même des citronnelles qu’on suçait pour reprendre de l’énergie afin de poursuivre les longues heures des jeux infinis. Quand j’étais petit, je venais ici pour regarder les papillons et tenter d’en attraper ne serait-ce qu’un seul afin que je le lance moi-même dans les airs et suivre longuement du regard son déploiement. C’est joli un papillon aux couleurs chatoyantes. On me cherchait partout, on ne me trouvait jamais. Même aujourd’hui, on ne me trouve jamais. Je quitte parfois les contours du quartier et je me réfugie dans ce verger des fleurs plein de papillons. Ceux-là doivent être les descendants de mes papillons de jadis. Il y a dans le léger frémissement de leurs ailes autour des fleurs une communion inexplicable pour mon silence. Leurs chatoyantes couleurs sont pleines d’espoirs. Et moi ? Moi, je suis vide. Vidé.

Toi qui t’en va pour ce pays là
Où tu dis que les gens sont beaux,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas ? 
(3)

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… Tiens, la grande ourse. Ou est-ce une étoile filante ? Vite, vite un souhait ! Ah, tu te rappelles, les nuits d’été, assis sur des monticules d’herbe à se raconter mille histoires tout en regardant au loin l’horizon, là bas, plus loin que la baie. Longues nuits d’été car il fallait bien passer le temps, que les vacances s’écoulent doucement avant cette satanée rentrée. Soudain, une étoile filante : vite, vite, un souhait, fermes les yeux, dis quelque chose ! Voilà, ben, je voudrai…non, non, gardes pour toi, pas à haute voix pendant quelques minutes, tu diras après… (Je souhaite devenir un oiseau ne serait-ce qu’une journée). Alors, c’était quoi ton souhait ? Et toi ? Ah, moi, j’ai souhaité trouver des sous demain matin pour aller voir le film avec Clint Easwood. Alors, et toi, dis ! Moi, oh, tu sais je n’ai pas eu le temps d’exprimer un souhait, c’était trop rapide et j’ai réfléchis un peu trop. Moue de dépit. Ah, toi, toujours à rêvasser…
Ces étoiles reflétées dans les yeux, ces lumières me rappellent je ne sais plus quoi… Pourtant là, je ne fais pas semblant d’avoir oublié. Ça me rappelle vraiment je ne sais plus quoi. Où l’ai-je vu dans un film ? Lu dans un livre ? Je dois  dormir je crois. J’ai un peu forcé sur la lecture ce soir et perdu le fil de la lumière.

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… C’est ainsi que tout commence. Le mystère est endormi sous les ailes d’un papillon.

Hasebni w khoud krak
Ma tsali wala nsalek
Ma nebqa nedjri mourak
Nsir fi hali
W sir fi halek
 (4)

Table rase de tout,
Je ne veux plus courir
Après toi.
Que chacun
Poursuit son chemin

Il neige à gros flocons, cotonneux. Tombe la neige, impassible manège. Je fredonne la chanson d’Adamo. Une féerie de blanc manteau. J’arpente les rues, les pâtés de maisons et d’immeubles. Seul avec mes souvenirs et mes lendemains. La neige me calme toujours. Les flocons sont doux, aussi doux que les caresses.
La neige a fini par fatiguer mes yeux. La réverbération, semble t-il. En hiver, je vois les flocons tels des milliers de papillons de la même espèce, du même blanc. Papillons multi jumeaux, tiens. Qui me font penser aux paysans indiens des Andes qui chantent l’envol des papillons quand ils vont aux semailles «Mariposa, mariposa / demain on va au nord». Papillons blancs et chants des indiens des Andes : Quel rapport ? Je ne sais pas Mana, je ne sais pas, c’est ainsi. C’est la nuit et le jour, la lune et le soleil, le ciel et la terre, le blanc et le noir. Le nord et le sud.

Cristal taillé plus pur que le diamant
Qui devient sous nos doigts
Sable tout simplement,
Sable dans nos paupières
Nous endormant,
Comme un film s’arrête.
Et toi que deviens-tu ?
Je te demande:
Et toi que deviens-tu ?
(5)

Le poids des yeux noirs. Ou noisettes ? Ou alors miel ou vert-de-gris ?  Peut-être ceux de Mana, que je porte toujours sous mon aile, tel que le ferait le papillon du jour et de la nuit. Même si elle ne comprend toujours pas la lumière intense du noir et la passion pour tout ce qui est écarlate, comme les mots et la blancheur intemporelle d’une page à doucement parer de mots doux, aussi doux que les flocons cotonneux de la neige qui viennent mettre le contraste sur le monde. 
La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. Le matin et la nuit.

N., Décembre 2008

1, 2, 3 : Gérard Manset, La neige est blanche.
4 : Dahmane El-Harrachi, Hasebni (Table rase).
5 : Gérard Manset, Que deviens-tu.

jeteeParfois j’arrive dans une contrée que je trouve engageante, belle à vivre. Je me dis: et si je m’y fixais ? Ça a l’air pas mal, tranquille, peace and love. Ça chante en toute latitude. C’est pour moi ça, sûr et certain.
Mais aussitôt, quelque chose bat en retraite en moi, regimbe. Non, non, ce ne sera pas encore pour moi. Mais pour où alors ?

Le phénomène de rejet s’opère même quand je regagne mon chez-moi. Bien sûr, je suis content de retrouver mon intérieur et quelques objets auxquels je crois tenir ; pourtant je m’y sens confusément étranger. Étranger dans ma maison ! Une sensation de précarité, d’insatisfaction. À la longue, à force, j’ai fini par comprendre qu’il n’existe pas de lieu sur la terre où je pourrais m’ancrer pour de bon. Peut-être se trouve t-il sur une autre planète ? Faudrait y aller voir. Mais je sais bien que je serai marron.

La vérité, c’est que l’humain est trop «de passage» pour pouvoir «s’installer vraiment». Quand tu l’as compris, que c’est sans solution réelle de continuité, qu’il est seulement question de «moment», qu’as-tu à faire d’une «villa les Lilas» ? D’un lopin de terre, de rond à béton et de piles de parpaing ? D’une maison «les pieds dans l’eau » ?
Lorsque tu es parfaitement conscient de cette réalité, tu acceptes de passer, de passer simplement, en rasant presque les murs.
Ma seule maison c’est la vie. Mes résidences secondaires, ses trémolos en tous genre. Enfin, du genre «moins de stress possible». Ni temps passé ni les amours reviennent ; ce qui est vécu n’est plus à vivre. J’habite des coins de paix, de bourgs où les prises de têtes sont aux abonnés absents. C’est un peu précaire, mais je m’en accommode. Je repose mon cœur, je tire ma crampe. Et puis je marche ; la terre étant ronde, je reviens fatalement à mon point de départ. Un beau souvenir fleurit, une grosse déception dépérit. En chemins, je trouve des couleurs, des fleurs, des oiseaux, des étés indiens et d’autres moins indiens, un point G, des raccourcis sympas ; faut pas se plaindre. Et puis, se plaindre à qui ?
Ben, tu vois, j’ai peut-être dans le regard cette résignation désenchantée que tu devrais apercevoir. Je vais te dire, l’existence, faut se la compliquer le moins possible. L’enfourcher, pédaler en douce, à son rythme et voir venir. Cheminer, l’âme sereine.

N.

a73.jpgIl fallait bien que ça se termine un jour, non ? Alors, maintenant ou plus tard, ici ou ailleurs, quelle importance, hein ?
De toute manière, dans un siècle je n’aurai plus été là. On a lutté tous. Ah, ça on a lutté mon gars. À battre le pavé, à raser les murs la nuit, guettant les moindres phares de ces voitures qui te donnent des sueurs froides. Aie, en se trimballant avec de la doc suspecte ; atteinte à la sûreté de l’État qu’ils disent ces incompétents, très compétents dans la bastonnade à dix contre un seul bougre. Comme d’habitude, ils sont lâches.
Ah, la lutte, yes. On a même fait semblant d’y croire parfois à des sottises. On a joué le jeu tant qu’on a pu, en bons petits bourges qui croyaient encore à des lueurs, des scintillements à l’horizon lointain, si lointain, purée. Notre Amérique qu’on disait en raillant un peu Jacques Brel qui chantait son Jeff à ramasser à la cuillère. On s’est bien battus, contre les autres, contre les archaïques qui veulent nous renvoyer à l’âge de pierre, contre soi-même, contre la nature, contre la pluie, contre la nuit, contre l’aube, contre les arbres, contre des idées, contre des amis. On se disait que le chardonneret avait besoin de calme pour chanter sa liberté séquestrée. Oui, mais il fallait pas mélanger des fois…
On a essayé de jouir comme des dieux. De rire un peu, du bout des dents, du bout de la rate. D’aimer. Ça oui, d’aimer…. Histoire de cristalliser l’infini.
Très bien, là, c’est râpé mon gus ; réglé, scié, pas de regrets. Maintenant, fermes les yeux, chasses les cours-métrages qui se ruent pour la curée finale, veulent te dévaster l’âme avant ton néant, te voir cramer, charogne de corps et d’esprit.
Voilà, rideau et enjoy mon vieux, vas vers cet horizon, enfin celui-là, au coin de la rue, tu vois. Tu vois? C’est ton Amérique.

N.

ombre1Et cet oiseau a beau clamer sa douleur aux cieux, aucun autre chant n’est venu apaiser ses tourments, son cri: ô vie injuste!! Il avait beau chercher ces ailes qui lui auraient donné un souffle de vie sereine, ne serait-ce que l’espace de quelques secondes juste le temps de vérifier que l’heure est à la continuité: rien, nothing, nada, walou.
Ce n’était pas simple. Tout n’était plus simple. Il voulait simplement venir pour revoir sa smala, son groupe, les escaliers des amoureux, la villa de jasmin en contrebas du quartier, l’échoppe du vieux qui avait fait Cayenne, l’horloge florale, les rescapés-es qui sont restés-es, ses restaus fétiches, le menteur du café, les bus qui parvenaient difficilement à escalader la côte du virage, la statuette du parc où il vécu son adolescence et tenu longuement la main de sa dulcinée qui devait partir le lendemain pour un pays lointain. Le lendemain, oui…
Il voulait simplement regarder de nouveau la ville vibrer autrement, cette ville écarlate qui l’avait assourdi de ses bruits incessants, inutiles mais qu’il acceptait toujours en dégustant une autre assiette de sardines arrosées de vinaigre. Ce goût de la méditerranée à nul autre pareil.

Le temps n’a pas repris son trône. Il avait brusquement perdu ses chants, au détour d’un fracas de tôle écrasée contre des rochers stoïques. Dedans, un être, normal, poète, sourire en biais qui revenait pour quelques jours de son lointain autre pays. Un transit. Désormais, il n y a plus que Le silence de ses mains qui parlent pour ne rien dire.
Exit les retrouvailles après vingt années de séparation, l’un quelque part, et l’autre dans un autre quelque part. Plus de retrouvailles dans leur premier quelque part intense, de ces clameurs qui sentent le jasmin et la terre rouge. De ces clameurs-complices qui doivent tout à un tout.

« Le ciel est par-dessus le toit
Si bleu, si calme… »

Tu peux clamer ce que tu veux, chardonneret. C’est le moment.

N.

indig_nJamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement, une telle sérénité. Étrange bien être. Il se laissait aller, oublieux de tout. Enfin, presque. L’effort est palpable. Oublier que là bas, dans le nord, il lui était interdit d’y vivre. Les artistes comme lui n’ont plus la latitude de respirer.

Il est apaisé. Dressant son ihen, sa tente, à Aguennar, chez ses frères touaregs qui recèlent dans leurs yeux des couleurs en sus du bleu dont les autres, ceux qui les voient avec un regard exotique, les parent. Non, plus jamais le nord, la ville, le bruit infernal, la pollution, les hypocrites, les assassins, les voleurs. Non, khlas la ville, fini le nord. Au diable leur pseudo modernité du m’as-tu vu, je-roule-en-honda-accord, viens, regardes ; attends, et tu vois la maison R+3, hein ? Je l’achève bientôt. Que veux-tu, les maçons sont des fainéants, wallah : tu leur donne un doigt, il te prennent le bras ! Quoi ? Le lot du terrain ? Ah, ben tu sais j’ai des épaules moi, ne crois pas, j’ai fait manger et je mange, c’est le système qui demande ça…

Pfff, le système qui demande ça…Au diable ! Tous pareils. Le nord leur a fait perdre tous les sens…Non, plus jamais le nord, promis, juré. Trop de gens, trop de millions de machos, moustachus, barbus, imberbes, agressifs, imbus, arrogants, regards assassins. Trop, bezzaf. Ça se multiplie qu’on dirait une fabrique de boites de sardines à l’huile. Étouffant ; de l’air, de l’air. Et puis, ras-le-bol des arrivistes qui te détruisent une ville en un clin d’œil, pires que des piranhas. Et plus rien ne subsiste de leur occupation manu militari, pas le moindre alizé, rien. Qui a donc écrit quelque part que la ville se «rurbanisait» ? Oublié son nom. Eh, bien il était loin du compte le gus : elle n’arrive même plus à se rurbaniser, la ville. Néant. C’est le néant, aussi béant que les trous habituels dans les trottoirs à la moindre petite pluie. Ras le bol du béton, des R+2, R+ 3 et du parpaing. Ah, le parpaing ! Horreur de ce matériau monstrueux, inqualifiable, hideux, gris. Le parpaing résume bien la situation, tiens. C’est laid, c’est…c’est laid, voilà.
L’architecture ? L’urbanisme ? Tu parles tonton, ils n’y connaissent que dalle. Vas donc leur causer des almohades, des almoravides qui ont bâti des merveilles. Vas leur dire, leur raconter Ghardaia, Timimoun, Kenadsa, Taghit…Ils vont te prendre pour un demeuré, un cave, un moins que rien.

Ras-le-bol de tout, de tous. De ces fantômes qui font semblant de vivoter lorsque ce froufroutement n’est que grosse farce qu’ils n’osent pas se l’avouer. Zaâma la fierté. C’est ça, causes toujours de ta fierté, ton nif. Oui, des fantômes déracinés, hagards, manipulés et fiers de l’être. Et certains, fiers de l’être parce qu’ils peuvent ôter la vie à autrui, comme ça, juste pour le plaisir d’ôter une vie. Le pouvoir de le faire. Des lâches illuminés.
Marre de la ville détritus, enfumée, gonflée de gravats, de crachats, de puanteur, de quincaille, de…la liste est longue, allez.

Il est debout, serein, sourire lointain. À quelques mètres de son ihen, sa tente. Devant son chevalet sur lequel se dresse une toile qu’il avait préparée hier matin. Il y a déjà des formes, des couleurs. Il veille au portail des couleurs et entrevoit l’empire de ses images. Des questions, mille questions, des formes, mille formes…Les «gens de la peau» ne sont pas loin ; Ils les voyait bien. Kel Arikin, Adjouh, N’tehelé, kel Djanet, Ihaggaren, Kel Oullé, Imrad, des groupes, des humains qui célèbrent chaque soleil leur soif d’être libres comme l’air et le ciel. Ils veulent juste qu’on les laisse en paix. Le parpaing ne les intéresse pas.

Il écoute. Il s’écoute. Il peint à présent à des vibrations qui le mettent presque en émoi. Où est le bleu indigo ? Il semble désemparé. Ses couleurs s’embrasent, à coups de pinceaux rageurs et de souffle coupés. L’exigence est violente. Intransigeance sous les lumières d’un soleil olympien.
Le rouge sonne tel le rouge barbaresque de ces hordes d’illuminés qui ont réinventé la mort. En semant la mort, lâchement. Espèces de lâches :

-  Sale gosse, lâche, traître. Toi et tes pairs, vous êtes les pantins d’une sordide histoire d’intérêts. Tu tues comme ça, juste pour tuer, facilement, derrière le dos, lâchement…tu tues des gens que tu ne connais même pas. Il y a des enfants qui ne reverront jamais leur père, des mères qui ne reverront jamais leurs enfants. Parce que des lâches comme toi sont passés par là. Pauvre loque, pauvre tueur. Tfouu !

Le tueur n’en a cure : sur son front, un bandeau «El Mout», la mort :
- Écoutes toi, tu n’es pas dans ma tête, tu ne peux pas savoir ce qui se passe dans ma tête. Ce n’est pas toi qui viendras faire de l’ordre là dedans. Personne ne peut…

Le rouge sonne encore tel le rouge barbaresque, sang ruisselant, rouge d’étendards qui claquent au vent. Rouge comme le sacrifice des chefs du soulèvement des Kel Adrar contre les français. Alla est afaghis. Il s’attaqua aux goumiers et aux autorités qu’il harcelait sans cesse…
Traînée rageuse sur la toile d’un pigment jaune. Jaune comme le traître qui avait donné Alla tombé dans une embuscade meurtrière pas loin de Tawendert. Alla le poète dont la tête fut exposée aux populations de Bughessa et de Kidal : attention, voici le sort des récalcitrants!

- Tu sais bien que ça ne finira pas comme ça, aussi facilement.

- Pourquoi tu dis ça. La pénétration française dans l’Ahaggar et la défaite du Tit qui ébranla les Kel Ahaggar furent réalisées avec le concours de quelques tribus chaâmba, ennemis jurés des touaregs.

- C’est vrai, je le concède. Tout aussi vrai qu’à Adrar des ifoghas, cela s’est fait avec le concours des Kounta qui se disent profondément religieux mais n’ont pas hésité à vendre du touareg aux colonisateurs. Est-ce voué juste aux trahisons ces contrées et celles au nord?

- Je ne sais pas, je ne sais plus…

Il est toujours là, moins serein que tout à l’heure. Qui sait ce qu’ont enduré ses frères touaregs, trahis, agressés, délaissés, depuis un siècle. Que dis-je : des siècles. Il suspend le mouvement de son bras. Quelle heure il est ? Il sourit : l’heure, l’horaire, bêta, va ! Il a le soleil. Tout ce soleil pour lui seul. Encore du bleu indigo ici, sur cette forme en extension…Il pensa au dernier amenokal, le souverain, des Kel Ahaggar, Bay Ag Akhamuk qui avait refusé la thèse de l’État saharien lancé par le général De Gaule. Un État qui devait servir de zone tampon entre les pays de l’Afrique du nord et ceux du Sahel. Aurait-il la même attitude aujourd’hui ? Il avait du même revers mis fin aux idées autonomistes de Mohamed Ali Ag Attaher.
Il eut une pensée pour Nicolas de Staël, cet artiste peintre qui mit fin à ces jours et qui disait souvent : «On ne part pas de rien. Quand il n’y a pas la nature avant, le tableau est toujours mauvais.» Et d’aucuns qui font semblant de comprendre la peinture viennent entonner à tes oreilles : C’est de l’abstrait, ça ? Oui, c’est de l’abstrait, trop abstrait pour toi; c’est de l’abstraction de toutes vos bêtises travesties !
Faut-il dès lors travestir l’Adrar, cette immensité ? Immensité qui crie à la trahison :

- On nous a eu, respectable Mohamed Ali Ag Attaher. Les autres chefs auraient dû te suivre dans ton idée d’autonomie…

- Il ne faut pas leur en vouloir. Leurs cerveaux n’étaient pas des calculatrices. Cette terre, nous en connaissons la valeur. Les autres sont venus semer en nous la discorde et la haine. Nous sommes plus que jamais confrontés à un environnement hostile qui nous empêche, ne serait-ce que de se retrouver entre nous, les Kel Adrar, les Kel Ajjer, les Kel Ahaggar, pour discuter de notre volonté d’exister…

- Arriverons-nous un jour à rejoindre nos rêves ?

- Patience fils, patience. Nous sommes encore debout et nos ancêtres nous contemplent. Tous les rêves nous sont permis. À aucun moment cela n’a cessé. À aucun moment la sérénité ne s’est éloignée de nous. Demain, après-demain, plus tard, nous serons de nouveau libres.

Il esquissa un léger sourire. La liberté ? Ah, la liberté que des archaïques veulent effacer comme ça, d’un coup de sabre, de quelques rafales de kalachnikov ou d’une tonne de mensonges.
Sur la toile, surgissent, aux contours encore imprécis, des hommes juchés sur des dromadaires.

(…) Le 12 mai, à Durayat, près de Bughessa, accrochage entre les troupes maliennes équipées de blindés soviétiques et un groupe de touaregs comprenant entre autre Elladi Ag Alla, Mohammed Ag Imnagh, Azizen, Bibi, Awssa et Aku. Les touaregs récupèrent un lot d’armes individuelles et une quarantaine de dromadaires. Il y a de nombreuses victimes.
Le 17 juillet, Elaldi Ag Alla, Najem Ould Sidi, Tebiga, Azizen, Issuf, Bibi et leurs compagnons attaquent le dépôt d’armes du poste militaire de Tessalit. Ils emportent en outre une vingtaine de dromadaires et des troupeaux de caprins que les militaires avaient confisqué à leurs propriétaires.
Le 22, à Tin Tignutin, un groupe de quarante guerriers touaregs dont Si Alamin, Bibi, In Ekkatuf, Tebiga, Osman, Etteyub, Lekhwan et Bechar affronte un convoi militaire. Ce jour-là, les chars passent sur le corps de deux guerriers.
Le 10 septembre, Silla est pris et brûlé vif. Elladi Ag Alla est capturé quelques semaines plus tard. El Hassan Ag Antessar est fusillé à Kidal (…)

Un frémissement le parcourut. Seul, sous le ciel blanc, ses yeux s’émancipent. Peindre jusqu’à la pointe de l’œil. Jusqu’aux cavaliers Garamantes, jusqu’aux Atlantes. Furieusement, gestes brusques comme en état d’urgence.
Le bleu indigo. Voilà. Le bleu indigo qui annonce le retour :
- Elle reviendra régner sur cette terre noble. Elle reviendra reprendre les rênes du commandement. Tremblez, Tin-Hinan est sur le chemin du retour :

Tombe, tombe
Grosse pluie
Grosse goutte.
Écrase.
Ne laisse rien de ces ruines.
Elles sont solides.
Elles ne veulent pas mourir.
Mais personne ne veut mourir.
Et chacun agonise.
Agonise.
Tombe, tombe.
Acharne-toi
Grosse pluie.
Grosse goutte.
Que tes ruisseaux emportent loin toutes
Ces ordures
Loin
Jusqu’à la mer.
Qu’elles s’y perdent.
Qu’elles s’y noient
Pour toujours y disparaissent.

Sa main se fait plus précise. De son pinceau dégoulinent des perles de bleu indigo. Le bleu qui remet de l’ordre dans le chaos. Il est presque apaisé. Jamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement. Une telle solitude. Étrange bien être.

Tiens, c’est l’heure du flash d’information. Radio du nord.
(…) assassiné ce matin aux environs de 9h près de son domicile par un groupe armé qui lui a tiré trois balles dans la tête…
Pour terminer, cette information qui vient de nous parvenir : selon la direction du musée Bardo à Alger, le squelette de la reine Tin-Hinan a disparu depuis quelques jours. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances de cette étrange disparition. (…)

N., 1997

Khlas : Fini.
Zaâma : Soi-disant.
Nif : Fierté.
Bezzaf : beaucoup, c’est trop.
Almohades, Almoravides : dynasties musulmanes en Afrique du Nord.

Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

Obama superstar, Obama réclamé par les jeunes, les femmes, les artistes, les sportifs, les étudiants, les enseignants, les prix Nobel, les afro-américains, les africains, les européens, les australiens, les sud-américains, les chauffeurs de poids lourd, les médias de gauche, ceux du centre, la presse people californienne, les intellos de New York, les québécois, Bruce Springsteen, Sean Penn, les ados, les musiciens de l’Illinois, le proprio du restau du centre-ville de Dili au Timor Oriental, les traders de la bourse du square Port-Said d’Alger, Hugo Chavez, les forums de discussion, les clients du café La Brûlerie sur la rue St-Denis à Montréal, les libraires, les athées, les féministes, les anti-évangélistes…Du monde, que du monde.

Ce lundi 27 octobre, la politologue et écrivaine franco-américaine Susan George a donné une conférence à l’auditorium du Gésu à Montréal et dont le thème dominant s’articulait autour des élections états-uniennes. Elle veut contre vents et marées qu’Obama damne le pion à la droite, aux évangélistes, à McCain. Elle y croit fermement Susan!
Dans un français impeccable (elle vit depuis longtemps en France), elle a développé son approche et sa vision de l’empire américain aujourd’hui confronté à des problèmes qui pourraient à moyen terme affecter sa puissance et sa domination presque sans partage. Elle n’a pas manqué de stigmatiser l’arrogance de la droite américaine qui engage le pays dans des aventures guerrières sans lendemain. Pour autant, Susan George ne souhaite tout de même pas l’avènement de l’empire chinois qui serait autrement plus arrogant et moins porté sur le respect des libertés. Absolutely. Je n’ai pas envie d’une révolution culturelle à la sauce communiste chinoise à Greenwich Village ni rencontrer la bande des quatre!

Cela étant, Obama président pourra t-il constituer un front à même de s’opposer à la mainmise séculaire et agressive du patronat américain sur l’économie ? Noam Chomsky n’y croit pas trop. Pour lui, le seul et unique parti dirigeant aux States demeure l’indécrottable patronat qui défendra becs et ongles son immense carré. Même topo chez le journaliste et polémiste anglo-américain Christopher Hitchens qui trouve qu’Obama n’a pas la carrure pour casser quelques pans du sytème dominé par les lobbies des multinationales. Que la crise financière actuelle touche les couches moyennes et réduisent davantage les pauvres en loques éparses qu’Hollywwod aura imaginé dans ses fictions, peu leur chaut. Alors, Barack Obama président, pourra t-il, ne le pourra t-il pas? Pour Susan George, ce sera déjà une sacrée brèche dans la citadelle des nantis. Même si Obama n’a pas l’âme du révolutionnaire qui partirait à l’assaut d’un quelconque palais d’un tsar russe. Il n’est pas un Che Guevara non plus, faut pas pousser là aussi.

Dire que toute la planète est suspendue à ces élections du 4 novembre. Go Obama alors, Go, on te confie pratiquement le destin de l’économie mondiale ! Euh, tu peux, s’il te plait, nettoyer un peu du côté de Wall Street et renvoyer les requins de la finance aux vendanges en Californie ? Enfin, il faut essayer déjà.

Un article de Jooneed Khan dans le quotidien La Presse:
http://www.cyberpresse.ca/international/etats-unis/200810/25/01-32862-la-crise-a-balaye-lideologie-de-droite.php

Site Web de Susan George
http://www.tni.org/detail_page.phtml?text10=news_george-news&menu=13e

Une cour d’appel afghane a commué aujourd’hui la condamnation à mort pour blasphème d’un étudiant en journalisme en une peine de 20 ans de prison.

Le jury de trois juges a condamné Parwez Kambakhsh, 24 ans, après une journée de procès opposant son avocat et les représentants de l’État.

Le jeune homme étudiait le journalisme à l’université de Balkh, dans la ville de Mazar-i-Sharif, au nord du pays, et écrivait des articles pour des journaux locaux quand il a été arrêté, en octobre 2007. Les procureurs ont affirmé qu’il avait perturbé les cours en posant des questions sur les droits des femmes dans l’islam. Ils l’ont aussi accusé d’avoir distribué un article concernant l’islam.

En première instance, il avait été condamné à mort après un procès que certains observateurs avaient jugé impartial.

Associated Press (AP)  21/10/2008

 

****

 

Voilà. La logique implacable, la continuité dans la descente aux enfers du nouvel islam prônée par des imbéciles, des moyen-âgeux. Dont le problème numéro un demeure toujours la femme. L’opium afghan déteint trop sur leurs petites méninges au fil du rasoir. Pauvre Afghanistan d’Ahmad Zahir *, pays détruit depuis l’invasion de staliniens soviétiques en 1979.

La femme, c’est leur dada, leur cauchemar, leur frustration, leur inaccessible étoile pour reprendre Brel, ces connards d’intégristes. Voilà donc la continuité dans l’arbitraire, la mise à bas des libertés individuelles, le ridicule, la souillure d’une religion qui n’a nullement besoin d’être souillée de la sorte par ces gueux ignorants, criminels, rétrogrades à un point de non retour. L’islam tel que vu par ces monstres me fait de la peine.

 

Ça ne change pas, ça ne semble pas changer, pas avec ces imbéciles auxquels des politicards corrompus ont donné le pouvoir de décider ce qu’est la liberté d’être ou ne pas être. Shakespeare, tu peux aller te rhabiller mon vieux ! Des illuminés sous opium qui décident qu’un jeune n’a pas le droit d’écrire sur la femme et de déclarer sa vision d’une société libérée de ses démons et de l’emprise des intégristes criminels, ces archaïques qui n’hésitent pas, afin d’impressionner la populace, de se proclamer descendants directs de la cuisse droite d’un quelconque salaf abou-ibnmachin ou alors d’un lointain cousin des sohaba. Pourquoi pas du mouton bleu du voisin de la tribu pendant qu’on y est ou du monstre du Komodo.

 

 Et ils se prennent au sérieux ces gus. Tel ce pseudo imam à Casablanca (Maroc) qui prône, ce frustré, le mariage des fillettes dès l’âge de 9 ans, ou cet idiot de magistrat à  Biskra (Algérie) qui condamne dans un premier temps des jeunes à 4 ans de prison pour le ‘’délit’’ qu’ils auraient cassé le jeûne du ramadhan (un autre magistrat les a par la suite acquitté), ou alors une détenue qui est condamnée à 10 ans parce qu’elle aurait déchiré une page du coran sur la ”foi” d’un témoignage d’un autre détenu, barbu celui-là pour précision. Et que dire de cette jeune kurde lapidée à mort par sa propre famille pour délit d’amour.

 

Trop facile pour ces néo-païens qui viennent à idolâtrer des criminels qui les poussent à se commuer en kamikazes et  qui projettent leurs propres fantasmes et frustrations sur des figures mythologiques qu’ils ont choisi en fonction de leur ignorance étendue en long et en large.

 

Mais, bon, ils peuvent toujours compter, les hezbollahi et autres chefaillons sanguinaires sur les masses bêlantes des néo-musulmans béats, imbéciles heureux, qui applaudissent toutes les atteintes aux libertés individuelles et à tout ce qui a un relent de religiosité rédemptrice qui les propulserait vers un improbable âge d’or , bonne fatwa salutaire pour nourrir le fatalisme quotidien qui peuple leurs misérable vies. Qu’à cela ne tienne, allez, on leur promet des houris, des vierges au paradis. Ils auront donc tout le temps de se prélasser et choisir à loisir l’élue du jour, sur fond de musique, pardon, c’est haram, de bruissement de la nature et du cliquetis des coupes de vin (eh, oui, il parait que ‘’là-bas’’, c’est permis le vin: par contre aucun accord jusqu’à présent sur la marque et le contenant, canette, bouteille, tonneau, l’OMC va se pencher sur cet épineux problème).

Allez, restez dans cette fange qui vous sied si bien. N’oubliez pas de vous faire kamikaze, hein ; les houris vous attendent.

 

 

* Ahmad Zahir: chanteur populaire afghan assassiné durant l’occupation soviétique.

 

Andrea Camilleri est un metteur en scène et écrivain italien. C’est de cette dernière activité qu’il est question ici. J’ai découvert Camilleri en prenant un jour par hasard l’un de ses romans à la bibliothèque de mon quartier. Dès l’entame, je me suis englué dans son univers et sa prose ô combien savoureuse. Andrea Camilleri écrit en italien mais en le malaxant avec le sicilien donnant libre court à une langue mise à jour par les entrelacements des idiomes du sud et de l’italien dit moderne.C’est comme si un écrivain nord-africain se met à rédiger en français mais avec une ambiance daridja, langue populaire par exellence. Laquelle daridja a été superbement mise en scène par le grand Dahmane El-Harrachi *. Je conseille souvent à ceux et celles qui veulent apprendre mieux la langue populaire de l’écouter.
Tiens, Aziz Chouaki a peut-être lu Andrea Camilleri.”L’Étoile d’Alger” peut bien se transposer en Sicile…Bon, je m’égare là.

Pour revenir à notre Camilleri, il est traduit en français par Serge Quadruppani, l’homme iconolaste, écrivain, traducteur, éditeur, journaliste et expert en langues latines.Pour mettre en contexte l’écriture d’Andrea Camilleri, Serge Quadruppani est parti taquiner dans les langues du sud de la France nommées pudiquement régionales comme pour mieux préserver le français de l’assaut des gueux qui parlent provençal ou occitan.

Depuis le premier roman et la découverte du commissaire Montalbano et son hilarante équipe, j’ai raflé tous les livres disponibles dans la bibliothèque du quartier et des autres coins de Montréal. Dieu merci, les bibliothèques foisonnent dans la ville. L’Excursion à Tindari, Le Voleur de goûter, Chien de faïence, La Peur de Montalbano, La Voix du violon et j’en passe sont autant de virées dans la Sicile où la naiveté des gens s’arrime à l’humour des uns et à la malice des autres.Et parfois, ça vire au rouge sang.

Ah, autre chose, le commissaire Montalbano est un grand amateur de plats mijotés avec amour.Il va de préférence dans des petits restaus de la ville choisis avec soin.Les chefs savent sa grande ”culinarité” ( un mot à la Camilleri!). Un peu comme on y va dans les gargottes de la rue Tanger ou à la pêcherie à Alger. Il t’ingurgite des moules, du merlan frit, de l’espadon afin de mieux savourer et faire fi de ses instants de solitude chez lui, face à la méditerranée. Montalbano fait honneur à la cuisine!

http://fr.wikipedia.org/wiki/Andrea_Camilleri

 

* Dahmane El-Harrachi (1926-1980) est un auteur-compositeur-interprète qui a grandement contribué à la promotion du chant populaire algérien et à celle de la Daridja, langue populaire avec l’Amazigh en Algérie et à l’ouest de l’Afrique du nord (Maroc et Tunisie). Rachid Taha a repris et largement diffusé sa célèbre chanson ”Ya Rayeh” (L’émigré).

Le temps. Les artistes le veulent suspendu jusqu’à nouvel ordre. Des poètes l’ont traqué jusqu’aux moindres des retranchements, jusqu’au mur :”Eh, toi! Oui, toi! Suspend ton vol, toi! Arrêtes de compter, on n’est pas forts en maths!”.
Le temps, The Time, El Tiempo, Der Zeit, Il Tempo, O Tempo… Chanté sous toutes les latitudes, sous toutes les formes; le temps qui fuit, qui te fuit, qui fait la belle; celui qui arbore l’étendard immuable du changement, le temps qui te met du blues parfois, celui qui te dit:”Oh, réveilles-toi mon vieux, la machine s’ébranle, elle part, elle ne reviendra plus”. Lounis Aït-Menguellet, un auteur-compositeur-interprète algérien chantait il y a longtemps ” Le temps passe, je le vois bien, et je sais qu’il ne reviendra pas.Ah, il a pris de mon âge…”; tandis que Amar Ezzahi, un chanteur particulier du chant chaâbi(populaire) déclamait doucement ”J’ai un coeur qui s’effiloche, qui ne veut plus retenir le temps d’un amour parti” quand Kamel Messaoudi égrenait sa chandelle le temps que sa flamme se meure à petit feu alors que Leonard Cohen susurre avec sa voix rocailleuse que le temps retient ses secrets d’alcôve, aussi abrupte que les instants de Cesaria Evora quand elle te cingle du Sodade en plein champs soul.Ou Robert Charlebois qui en fait des ”cauchemards, mauvais sort!” C’était après que Mister Robert Zimmerman alias le grandissime Bob Dylan nous ait révélé que les temps changent ya hbibi, cher ami! Times They Are Changing, tu peux continuer ton chemin. Vas, vas jouer à la bourse de Wall Street, vas. Là, dans cette arène de carnassiers, ça ne risque pas de changer. Les traders et autres dollaristes parvenus triompheront encore et toujours avec leurs malversations. Que les contribuables s’essaient à suspendre leur envol et le Dow Jones, tu verras qu’ils s’en moquent comme d’une dépêche de Reuters: (…) la volatilité persistait sur les places boursières: si la plupart des Bourses européennes étaient en légère progression en milieu d’après-midi, Wall Street ouvrait en revanche en baisse, le Dow Jones perdant 1,02% vers 13H40 GMT (…). Ils nous bouffent à toutes les sauces, tout le temps!

Euh, où en étais-je? Ah, oui, le temps, The Time. Même les journaux lui font la cour, vous remarquez. Dans tous les pays du monde, tu trouveras un baveux qui s’affuble du Times, du Temps, du Tiempo, du waqt…En voici, en voilà. Des news fraîches! Hein? Tes sardines? Ben, voici le journal Le Temps, tu peux envelopper, allez…Ici, les sardines les moins chères du marché, 2 pour 1, 2 pour 1!

Alors, le temps suspendu? Comme les jardins de Babylone? Hmm, on fait intervenir l’ONU en montant une coalition d’alliés hétéroclites pour le suspendre haut et court? Ils nous feront un remake du procès de Nuremberg, tiens. Ils en sont capables ces gens-là! Quand un général franquiste vociférait pendant la guerre civile espagnole ”Viva la muerte!”, il suspendait effectivement des vies. Kaput, zou, tu n’existes plus ! Nos comparses d’aujourd’hui, ils vont te fabriquer en un clin d’oeil un procès ubuesque du genre ”La planète Vs Le Temps”. Témoins à charge, l’indécrottable Elizabeth Taylor et le fou Kaddafi.

Non, décidemment, le temps dans ses envols est royalement Babylonien. Je ne vais certainement pas contredire Sinead O’Connor. Ni Rod Stewart qui peut clamer à la suite:

” À quoi bon servent les mots que je te dis?
Ils ne transmettent pas ce que je ressens dans mon coeur
Si tu pouvais plutôt entendre
Les choses que je n’ai jamais dites ”
  (Rod Stewart ”Time After Time”)

What good are words I say to you?
They can’t convey to you what’s in my heart
If you could hear instead
The things I’ve left unsaid

Time after time
I tell myself that I’m
So lucky to be loving you

So lucky to be
The one you run to see
In the evening, when the day is through

I only know what I know
The passing years will show
You’ve kept my love so young, so new

And time after time
You’ll hear me say that I’m
So lucky to be loving you

I only know what I know
The passing years will show
You’ve kept my love so young, so new

And time after time
You’ll hear me say that I’m
So lucky to be loving you
Lucky to be loving you

———————————-

À quoi bon servent les mots que je te dis?
Ils ne transmettent pas ce que je ressens dans mon coeur
Si tu pouvais plutôt entendre
Les choses que je n’ai jamais dites 
Encore et encore
Je me dis que je suis
Si chanceux de t’aimer

Si chanceux d’être
Celui vers qui tu cours
Le soir, quand la journée est finie

Je sais seulement ce que je sais
Les années qui passent montreront
Que tu as gardé mon amour si jeune, si nouveau
Et encore et encore
Tu m’entendras dire que je suis
Si chanceux de t’aimer

Je sais seulement ce que je sais
Les années qui passent montreront
Que tu as gardé mon amour si jeune, si nouveau

Et encore et encore
Tu m’entendras dire que je suis
Si chanceux de t’aimer
Chanceux de t’aimer
(Rod Stewart ”Time After Time” et traduction)