Archive mensuelle pour décembre 2008.

bleu7Il avalait doucement, à gorgées presque millimétrées son café au lait et les litanies doucereuses de Boubacar Traoré. Brusquement, Il ne se sentait plus à l’aise, presque effrayé; comme si quelqu’un le scrutait dans son dos. Il ne se retourna pas. Quelqu’un le regardait et il détestait ça. Savoir que quelqu’un se penche pour le voir écrire ou s’occuper, il n’appréciait déjà pas du tout. D’habitude, il avait toujours un mur derrière le dos. Il se plaçait face à une entrée, comme si un quelconque ennemi du jour viendrait le provoquer dans son monde. Là, il y avait un monde. Il ne voyait personne, mais il avait le sentiment embarrassant d’être regardé. Il sentait sur sa nuque le poids de deux yeux, noirs, intenses. Ou noisettes ? À moins que ça soit miel ou vert-de-gris ? Qui sait la couleur pour l’instant. Ou un mixe de ces différences. Ça doit être original un regard-fusion, un regard d’une couleur issue de ces nuances. Tiens, il essayera plus tard sur une feuille blanche : du noir, du marron, noisette, vert-de-gris : le regard nouvelle formule. «Nouvelle formule», on dirait une pub de l’Oréal, ça alors.

Regard donc sur son dos. Pour lui signifier quoi ? Que le ciel n’est pas calme ce soir? La nature n’est pas du tout simple et tranquille. Il sait tout ça ; et alors, qu’est-ce qui va changer ? Il y a encore  la guerre là bas, qui continuait très loin et il fut agacé de ces pensées sans issue. Par-dessus les toits des maisons qui l’entouraient, le ciel était bas. Pas le moindre oiseau pour diriger une sarabande aérienne. Bas ciel, triste et brouillé. Brouillé comme les yeux de Mana. Elle l’avait oublié, peut-être. Il ferma la fenêtre. Il avait envie d’écrire quelque chose. Quelque chose de doux, d’amusant qui pourrait faire plaisir à une amie.
Car Mana n’aimait pas les lettres douces et amusantes. Elle lui écrivait, quand ça la tentait d’écrire, des lettres frigorifiques et sèches qui commençaient par : « Salut toi, comment tu vas … » et se terminaient par : « À bientôt, Mana ». Les mêmes mots, les mêmes descriptions, la même teneur. On aurait dit la photocopie d’une lettre antérieure. Pourtant, le gazon, l’herbe, les aurores, les nuits d’été, les senteurs de laurier rose, les baisers sont toujours différents d’une saison à une autre, d’un jour  à l’autre. Pas les lettres de Mana… Elle ne comprend pas. Elle ne sait pas comprendre. Auquel cas, elle aurait rédigé des lettres douces et amusantes. Elle ne peut pas.
Je sors. Un petit tour dehors.

Le quartier était désert. Pas âme qui vive. Un véritable couvre-feu tacite. C’est vrai qu’il se faisait tard dans la nuit, mais d’habitude il y avait des poches de résistance sous quelques portes cochères ou accolées à des murs défraîchis. Des jeunes en majorité qui animaient à bâtons rompus de longues discussions, en passant du pourquoi et du comment du dernier opus de r’n'b à la mode, à la sécheresse au Niger en passant par la teneur en caféine du dernier nescafé porté par la pub ; sans omettre les résultats de foot où il est conseillé de pester sur tel ou tel joueur qui semble avoir levé le pied afin de faire perdre son équipe. Un ciel bas qui vous transforme un quartier en un lieu lugubre, une toundra à perte de maisons et d’immeubles… On entendait la chute des feuilles. Un automne bien tranquille, trop replié sur lui-même. Au loin, quelques vagues lumières blafardes d’une voiture. Puis, plus rien. Il aurait bien voulu rester silencieux auprès de quelqu’un, au milieu des brumes nocturnes, sous des lampions faibles et écouter la respiration du vent. De temps à autre, ils pourraient contempler le halo des étoiles.
Toundra, ah, ça oui. Telle une triste banlieue au-delà d’un triste train la nuit tombée.

A force de se regarder,
De ne pas comprendre, ne pas s’aimer,
Vraiment, le temps nous est compté.
Alors, puisque le mal est fait
Que le trou grandit, le lit défait,
Chacun se regarde, chacun se tait.
(1)

Il récitait dans sa tête les mots, leur musicalité. A quoi bon ? La rue était déserte. Mana a raison : je suis trop sentimental. Qui lit encore des poèmes aujourd’hui ? Les élèves au lycée ? Les étudiants à l’université, peut-être. Ou les pêcheurs à la ligne…Peut-être aussi des gars du service à la clientèle, qui sait. « Tu es un rêveur, un idéaliste, un poète », c’est ce qu’elle me dit le plus souvent, trop souvent râbaché. Tu sais, Mana, un poète peut « presque changer la vie ». Si elle était ici, elle me dirait que Kaddour El Alami, Dahmane, Abdelaziz El-Maghraoui, Baudelaire, Dylan Thomas, Garcia Lorca, Ferré et autre Rimbaud sont morts depuis longtemps et que ça ne vaut pas un kopeck de se triturer les méninges à poursuivre un petit entrefilet de lumière à travers les interstices des mots… Non, je t’assure : elle ne comprend pas. Elle se moque de mes silences, de mes écrits, de mes souvenirs, de mes projets. « T’es un rêveur, tu rêves trop ». « Tu sais, Mana, j’ai besoin de traquer la lumière, et j’ai besoin de lumière, de beaucoup de lumière.»
C’est un peu comme chercher l’intensité dans le pigment noir sur une toile. Ce n’est pas une restriction, non. Quand on aime intensément, on élimine tout le reste, avec ce qu’une passion a d’exclusif. Dans le noir, il y a les possibles les plus forts. Tu comprends ça au moins ? Non… Ce n’est pas une absence de couleur, c’est juste la couleur violente qui permet de faire jaillir une lumière forte par contraste. Tu comprends ?…

Il s’en va demain, continue sa route.
Tout le long de son chemin, chaque pas lui coûte
Pour se détacher de toi, coûte que coûte.
(2)

Il en est ainsi dans les mots, tu sais : ce ne sont que des tentatives pour cerner, éclairer ce qui reste mystérieux. Elles cherchent à apaiser une inquiétude fondamentale, celle de pouvoir découvrir les raisons qui m’habitent quand je dis « J’aime, j’aime pas, je le sais, je ne le sais pas, je le veux, je ne le veux pas, pourquoi est-ce ainsi…»

« Le temps passe
On ne fait que le regarder
Passer
Prendre encore de notre sève.
Et toi, oui toi que voilà
Qui ressasse sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De toi? »

Bon, ça va toi, hein, donneur de leçons. Tu n’as pas à me houspiller ainsi, ingrat, va ! Fais de l’air.

J’ai toujours aimé ce coin qu’on appelait verger des fleurs, je ne sais trop pour quelle raison d’ailleurs. Oui, il y a des fleurs, à profusion, des jaunes, des rouges, des roses, des mauves…Et même des citronnelles qu’on suçait pour reprendre de l’énergie afin de poursuivre les longues heures des jeux infinis. Quand j’étais petit, je venais ici pour regarder les papillons et tenter d’en attraper ne serait-ce qu’un seul afin que je le lance moi-même dans les airs et suivre longuement du regard son déploiement. C’est joli un papillon aux couleurs chatoyantes. On me cherchait partout, on ne me trouvait jamais. Même aujourd’hui, on ne me trouve jamais. Je quitte parfois les contours du quartier et je me réfugie dans ce verger des fleurs plein de papillons. Ceux-là doivent être les descendants de mes papillons de jadis. Il y a dans le léger frémissement de leurs ailes autour des fleurs une communion inexplicable pour mon silence. Leurs chatoyantes couleurs sont pleines d’espoirs. Et moi ? Moi, je suis vide. Vidé.

Toi qui t’en va pour ce pays là
Où tu dis que les gens sont beaux,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas ? 
(3)

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… Tiens, la grande ourse. Ou est-ce une étoile filante ? Vite, vite un souhait ! Ah, tu te rappelles, les nuits d’été, assis sur des monticules d’herbe à se raconter mille histoires tout en regardant au loin l’horizon, là bas, plus loin que la baie. Longues nuits d’été car il fallait bien passer le temps, que les vacances s’écoulent doucement avant cette satanée rentrée. Soudain, une étoile filante : vite, vite, un souhait, fermes les yeux, dis quelque chose ! Voilà, ben, je voudrai…non, non, gardes pour toi, pas à haute voix pendant quelques minutes, tu diras après… (Je souhaite devenir un oiseau ne serait-ce qu’une journée). Alors, c’était quoi ton souhait ? Et toi ? Ah, moi, j’ai souhaité trouver des sous demain matin pour aller voir le film avec Clint Easwood. Alors, et toi, dis ! Moi, oh, tu sais je n’ai pas eu le temps d’exprimer un souhait, c’était trop rapide et j’ai réfléchis un peu trop. Moue de dépit. Ah, toi, toujours à rêvasser…
Ces étoiles reflétées dans les yeux, ces lumières me rappellent je ne sais plus quoi… Pourtant là, je ne fais pas semblant d’avoir oublié. Ça me rappelle vraiment je ne sais plus quoi. Où l’ai-je vu dans un film ? Lu dans un livre ? Je dois  dormir je crois. J’ai un peu forcé sur la lecture ce soir et perdu le fil de la lumière.

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… C’est ainsi que tout commence. Le mystère est endormi sous les ailes d’un papillon.

Hasebni w khoud krak
Ma tsali wala nsalek
Ma nebqa nedjri mourak
Nsir fi hali
W sir fi halek
 (4)

Table rase de tout,
Je ne veux plus courir
Après toi.
Que chacun
Poursuit son chemin

Il neige à gros flocons, cotonneux. Tombe la neige, impassible manège. Je fredonne la chanson d’Adamo. Une féerie de blanc manteau. J’arpente les rues, les pâtés de maisons et d’immeubles. Seul avec mes souvenirs et mes lendemains. La neige me calme toujours. Les flocons sont doux, aussi doux que les caresses.
La neige a fini par fatiguer mes yeux. La réverbération, semble t-il. En hiver, je vois les flocons tels des milliers de papillons de la même espèce, du même blanc. Papillons multi jumeaux, tiens. Qui me font penser aux paysans indiens des Andes qui chantent l’envol des papillons quand ils vont aux semailles «Mariposa, mariposa / demain on va au nord». Papillons blancs et chants des indiens des Andes : Quel rapport ? Je ne sais pas Mana, je ne sais pas, c’est ainsi. C’est la nuit et le jour, la lune et le soleil, le ciel et la terre, le blanc et le noir. Le nord et le sud.

Cristal taillé plus pur que le diamant
Qui devient sous nos doigts
Sable tout simplement,
Sable dans nos paupières
Nous endormant,
Comme un film s’arrête.
Et toi que deviens-tu ?
Je te demande:
Et toi que deviens-tu ?
(5)

Le poids des yeux noirs. Ou noisettes ? Ou alors miel ou vert-de-gris ?  Peut-être ceux de Mana, que je porte toujours sous mon aile, tel que le ferait le papillon du jour et de la nuit. Même si elle ne comprend toujours pas la lumière intense du noir et la passion pour tout ce qui est écarlate, comme les mots et la blancheur intemporelle d’une page à doucement parer de mots doux, aussi doux que les flocons cotonneux de la neige qui viennent mettre le contraste sur le monde. 
La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. Le matin et la nuit.

N., Décembre 2008

1, 2, 3 : Gérard Manset, La neige est blanche.
4 : Dahmane El-Harrachi, Hasebni (Table rase).
5 : Gérard Manset, Que deviens-tu.

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