pinsonblogwordp1Bientôt dix huit heures et quelques. Fatigué, comme presque toutes les fins d’après-midi de la semaine.
Je scrute de loin l’ordinateur. L’adversaire, le bourreau de toutes les heures depuis neuf heures du matin. Encore plein de fichiers à envoyer partout dans le monde, ce village planétaire depuis le net. Le client de Rangoon me saoule avec ses mails, me rappelant de ne pas oublier de lui envoyer le bon de commande dûment rempli. Une belle commande de lecteurs mp3 ultra plat et des cellulaires à très bon prix. C’est vrai que les prix sont très concurrentiels, je l’admets. Mais s’il peut seulement arrêter de m’envoyer des courriels avec toujours le même titre : rappel de l’offre-urgent. Urgent ! Tu parles d’urgence toi ! Quelle urgence donc : qu’il y aura bientôt prescription de lecteurs mp3 et de cellulaires ? Eh, non, tant que la pub fera son travail acharné, il y aura encore et toujours des clients qui iront casquer leur fric. Ça fabrique, ça colonise les canaux télé, les pages de journaux de tout acabit. Un journal t’insère la réclame entre deux articles, le premier sur la saga d’un pilote qui a réussi à poser son coucou sur le fleuve Hudson à New-York, l’autre qui narre l’arrestation d’un dealer dans un quartier chaud de la ville. Et tu passes au magazine glamour qui te met en pleine page une pulpeuse blonde qui vante les mérites d’un fabricant de matelas d’eau. Même les hebdos de quartier y vont de leurs réclames pour te fourguer la marchandise qui te fera transporter vers les îles néerlandaises et te faire adorer le rap américain !
J’ouvre le lecteur audio de l’ordi Windows média. À l’écoute, tout un album du génial Django Reinhardt, l’exceptionnel guitariste qui a su dompter sa guitare. Ces riffs endiablés, la rapidité des notes… Quelle maîtrise ! Ça commence par «All Of Time». Joues Django, joues !

Il fait nuit. Normal, c’est encore l’hiver. Au bureau, plus personne. Que ma pomme qui surfe encore dans les dédales des lieux à chercher je ne sais plus quoi. Il y a tellement de dossiers à gérer…À moins que ça soit encore une fois un appel à faire ? Non ? Un document à consulter ? Mais quel document mon vieux, quel document ! Vas répondre d’abord au gus de Rangoon. Tu verras plus clair après. M’en fous du bon de commande. Namira s’en occupera demain. Je vais lui laisser un mot sur son bureau : Namira, négocies encore avec le malaisien.
Personne au bureau. Namira, Larifa et Faradj sont partis depuis plus d’une heure. Tiens, j’ai remarque que Faradj était préoccupé aujourd’hui. Hmmm, peut-être une autre embrouille avec sa dulcinée.
Bon, je vais peut-être descendre à la cafétéria me prendre un bon jus de banane, discuter un peu avec Paulo et revenir terminer la mise en place de la réception des trucs qui arrivent demain au port de Montréal. Purée, j’ai un de ces maux de jambe. Aie, manque de sport ces derniers temps. Faut que je me fasse quelques parties de squash avec la bande.
La sonnerie du téléphone retentit brusquement dans le silence du bureau. L’afficheur, ah, c’est Milia. C’est une amie. Enfin, peut-être plus qu’une amie. Elle m’est très chère, voilà. Vous êtes trop curieux, je trouve ! Je diminue la musique prodiguée par Django.

- Milia ! allo, comment vas-tu ?
- Yanou !!! Ah, comme je suis contente de te trouver !! Aaaah, ça va mal, c’est la catastrophe !
- Quoi donc, qu’est ce qui se passe ? Tu vas bien ? Dis…
- Il se passe que Karos est parti ! Pffuit, envolé, volatilisé !!
- Quoiiii ? Noooooooon ! Comment ça parti ?
- En rentrant il y a juste quelques minutes, j’ai constaté que sa cage était vide…Je ne sais pas comment il a fait, pourtant je n’ai pas pour habitude de laisser la cage ouverte…Et puis, il est sorti par où ?
- Attends, attends, on reprend : cage vide, et tu ne le retrouves nulle part…As-tu laissé une fenêtre ouverte ?
- Non, je te dis, tu penses bien qu’avec le froid polaire de cette journée, il n’était pas question que je laisse ouverte une fenêtre… Je ne sais plus quoi faire, je suis anéantie, cassée, brisée…Ma vie est foutue Yanou!
- Faut pas exagérer non plus Milia. Rassures-toi, on finira par le trouver notre cher pinson. Il reviendra. Donnes-moi une heure et je te rejoins. On va finir par le trouver notre Karos…
- D’accord Yanou. Je vais m’allonger un peu pour ne pas trop pleurer.
- Okay, à tantôt.

Il ne manquait plus que ça ; Karos envolé ! Ah, non, pas lui, pas le meilleur pinson de la planète. Je l’avais offert à Milia il y a plus de deux années, à mon retour de Madagascar où j’avais entrepris une mission professionnelle et signer des contrats avec des clients pour le compte de la compagnie d’aéronautique où j’exerçais comme chargé de comptes avant de quitter et me lancer à mon compte. À Antananarivo, j’avais eu le coup de foudre au marché des oiseaux pour ce pinson dont le chant consiste en de longs trilles « Sisisisi » sur des notes aiguës s’enchaînant allégrement et espacés de brefs silences. Le marchand m’avait expliqué que le chant chez ce canari répond à des facteurs psychologiques, environnementaux et hormonaux. Il remplit plusieurs rôles dont celui de séduction et de défense du territoire. Il exprime également la joie de vivre de l’oiseau. Peu importe à mes yeux qu’il défende un territoire, un oiseau ne chante que s’il est relativement en bonne santé physique, dans un environnement stimulant et si son moral est bon. Coup de foudre donc et voilà mon cher pinson ramené dare-dare à Montréal pour égayer les journées d’hiver, enfin, toutes les saisons. J’avais emménagé sa cage dans un coin du bureau pendant deux semaines. Puis, je l’ai ramené chez moi. Les week-ends sans mon pinson, ce n’est pas intéressant. Je m’y suis habitué.

Un jour que j’avais organisé un dîner chez moi et invité des amis et amies, Milia était tombée raide folle du canari de Madagascar. Elle sautillait sur place en s’écriant :
- Yanou !!! Tu as la huitième merveille du monde chez toi!!
J’avais réprimé l’envie de lui dire que c’est elle la huitième merveille du monde.
- Ah, ça tu peux le dire, il est sublime ce pinson ! Ça te remonte le moral en un clin d’œil, en un chant !

Une semaine plus tard, j’ai appelé Milia en lui signifiant l’urgence de la voir ce soir. Hein ? Non, rien de grave, au contraire. J’ai quelque chose pour toi, qui t’appartiens, à te remettre.
Je lui ai cédé le pinson. Elle m’a regardé, un sourire beau et simple sur ses lèvres et ses yeux et m’a dit, dans un murmure :
- Yanou, les chants de Karos (tu permets que je le baptise Karos ?) seront aussi tes chants.

Parfois, quand j’écoute les mélopées de jazz de Cole Porter ou celles de Charlie Parker alias Bird, je me dis que Karos me manquait trop. Tu es sûr que c’est juste Karos, le pinson de Madagascar mon gars ? Où est-ce Milia? Milia qui est parfois ailleurs, en Ontario, au Saskatchewan, au Nouveau-Brunswick à la conquête de nouveaux marchés pour la compagnie où elle exerce comme chargé de développement. Ok, ok, Milia aussi.
Hein ? Bon : Surtout.

Et là, la cata, la fin du monde : Karos qui a pris son envol. Comment est-ce arrivé ? Pourtant il était heureux avec Milia qui le choyait comme un prince des cieux. Il n’arrêtait pas de chanter à tout va. Quand je passe chez Milia pour la saluer ou lui ramener des documents, des livres ou des cd et dvd, Karos entonnait illico-presto un chant heureux, comme s’il nous indiquait la voie à suivre, à nous dire les mots qu’il faut, les mots nécessaires. Il y a des moments où il est bien difficile de dire. Où les mots se font rares, et embellir, finalement, ne sert à rien. On peut bien rajouter quelques qualificatifs de rigueur : beaucoup, fort, tendrement, douloureusement… Seul l’essentiel compte.
En fait, non, ce n’est pas vrai : Tout est essentiel. Le total.
On se contente de le féliciter, lui le chanteur au poil gris-jaune. Bravo Karos, tu es le meilleur de tous les canaris. Et je m’en retournai chez moi, la tête pleine des « Sisisisi » de Karos et le sourire et le rire de Milia.

Je tourne comme un oiseau en cage à l’intérieur du bureau silencieux. Ça me fait mal l’envol de Karos. Comme si sa brusque escapade me fera aussi perdre Milia. Karos-Milia, Milia-Karos, quelle cruelle équation ai-je donc adopté inconsciemment sans doute. Karos, saligaud, reviens vieux, reviens à tes amis, à celle et à celui qui te chérissent ! Karos, notre lien à notre univers. Reviens.

Le téléphone encore. Je sursaute. Pourvu que ça soit Milia qui me dira : il est revenu !
Ben, non, c’est Djiki qui me lance un tonitruant : alors Yanou !! Tu as oublié le 5 à 7 ou quoi !! On t’attend depuis plus d’une heure !
Zut, j’avais complètement oublié la réception organisée par la revue «Migrations» spécialisée dans l’ornithologie ! Djiki est l’un des promoteurs de la revue.

- Désolé Djiki, j’aurai du t’appeler pour décommander. J’ai eu un surplus de boulot de dernière minute…
- Pas de soucis Yanou. Je comprends. En tous cas, c’est une bonne réception. Il y a la présence du professeur Ramandriamana, tu connais, il est originaire de Madagascar…
- Oui, je sais, il est prof au cégep du Vieux-Montréal…
- Il nous a fait un joli speetch sur le pinson de Madagascar. Il parait que parfois il se fait la malle…
- Djiki…Djiki !
- …puis il revient.
- Ils revient dis-tu ?
- Ben, oui, Ramandriamana explique que ça arrive que le pinson veuille s’envoler ailleurs, pour quelques heures mais il revient toujours. Il dit qu’il n’aime pas perdre les personnes qui l’aiment et qu’il aime…
- Djiki, tu me sauves la vie, tu me redonnes de l’espoir !
- Eh, à ce point ?
- Oui, à ce point amigo ! Écoutes, on se voit mardi, on déjeune ensemble. Si tout ira bien, je te ramène un album de Charlie Parker, cadeau !
- Ça marche Yanou ! Je ne comprends que dalle ce que tu me racontes mais, bon, tu es Yanou, on ne peut te changer. Mon décodeur ne fonctionne pas bien ce soir avec toi.

Décodeur. Ça me fait sourire. On me dit souvent ça. Que voulez-vous que je fasse ? Que je me noie dans la masse, dans le standard ? Que je descende de mon étage ? Mais avec Milia, ils n’ont pas besoin de décodeur. Pas besoin de théorème de Thalès pour expliquer. Un demi-mot, un mot, un regard. L’essentiel. Il arrive parfois que les mots ne servent à rien, surtout quand on s’obstine à vivre, quitte à se brûler les ailes.

Je me place devant la grande fenêtre de mon bureau. Lumières de la ville, chatoyantes. Il fait froid dehors. Mais la lune est bien présente ce soir. La pleine lune, tiens. Un flot resplendissant. Ça me fait rappeler quand je guettais avec des camarades du quartier, là bas, au pays natal, la pleine lune et qu’on se disait qu’on allait se transformer en monstre toute la nuit durant ! On regardait trop les films de loups-garous ! Ou alors, on attendait de voir la lune pour savoir si on allait commencer à jeûner le lendemain…

Et puis, j’entends un chant, un doux chant. Je le vois, là, derrière la vitre, sur le rebord : Karos qui me regardait de ses yeux étonnés. Ah, te revoilà toi. Ah, Karos, tu m’as fais une peur…
J’ouvre la fenêtre et Karos Parker-Porter qui rentre, déploie des petites ailes puis se pose sur mon bureau, toujours en me regardant comme pour me dire «Excuses l’escapade, j’avais besoin de prendre un peu l’air …». Excuses acceptées, grand fou, petit fou, oiseau du paradis ! J’éclate de rire, heureux. Mon calendrier lunaire m’a encore porté chance.
Je compose le numéro de Milia :
- Milia. Il est revenu.
Mars, 2009