Archive de Catégorie pour ‘Écrits – série thématique’.

indig_nJamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement, une telle sérénité. Étrange bien être. Il se laissait aller, oublieux de tout. Enfin, presque. L’effort est palpable. Oublier que là bas, dans le nord, il lui était interdit d’y vivre. Les artistes comme lui n’ont plus la latitude de respirer.

Il est apaisé. Dressant son ihen, sa tente, à Aguennar, chez ses frères touaregs qui recèlent dans leurs yeux des couleurs en sus du bleu dont les autres, ceux qui les voient avec un regard exotique, les parent. Non, plus jamais le nord, la ville, le bruit infernal, la pollution, les hypocrites, les assassins, les voleurs. Non, khlas la ville, fini le nord. Au diable leur pseudo modernité du m’as-tu vu, je-roule-en-honda-accord, viens, regardes ; attends, et tu vois la maison R+3, hein ? Je l’achève bientôt. Que veux-tu, les maçons sont des fainéants, wallah : tu leur donne un doigt, il te prennent le bras ! Quoi ? Le lot du terrain ? Ah, ben tu sais j’ai des épaules moi, ne crois pas, j’ai fait manger et je mange, c’est le système qui demande ça…

Pfff, le système qui demande ça…Au diable ! Tous pareils. Le nord leur a fait perdre tous les sens…Non, plus jamais le nord, promis, juré. Trop de gens, trop de millions de machos, moustachus, barbus, imberbes, agressifs, imbus, arrogants, regards assassins. Trop, bezzaf. Ça se multiplie qu’on dirait une fabrique de boites de sardines à l’huile. Étouffant ; de l’air, de l’air. Et puis, ras-le-bol des arrivistes qui te détruisent une ville en un clin d’œil, pires que des piranhas. Et plus rien ne subsiste de leur occupation manu militari, pas le moindre alizé, rien. Qui a donc écrit quelque part que la ville se «rurbanisait» ? Oublié son nom. Eh, bien il était loin du compte le gus : elle n’arrive même plus à se rurbaniser, la ville. Néant. C’est le néant, aussi béant que les trous habituels dans les trottoirs à la moindre petite pluie. Ras le bol du béton, des R+2, R+ 3 et du parpaing. Ah, le parpaing ! Horreur de ce matériau monstrueux, inqualifiable, hideux, gris. Le parpaing résume bien la situation, tiens. C’est laid, c’est…c’est laid, voilà.
L’architecture ? L’urbanisme ? Tu parles tonton, ils n’y connaissent que dalle. Vas donc leur causer des almohades, des almoravides qui ont bâti des merveilles. Vas leur dire, leur raconter Ghardaia, Timimoun, Kenadsa, Taghit…Ils vont te prendre pour un demeuré, un cave, un moins que rien.

Ras-le-bol de tout, de tous. De ces fantômes qui font semblant de vivoter lorsque ce froufroutement n’est que grosse farce qu’ils n’osent pas se l’avouer. Zaâma la fierté. C’est ça, causes toujours de ta fierté, ton nif. Oui, des fantômes déracinés, hagards, manipulés et fiers de l’être. Et certains, fiers de l’être parce qu’ils peuvent ôter la vie à autrui, comme ça, juste pour le plaisir d’ôter une vie. Le pouvoir de le faire. Des lâches illuminés.
Marre de la ville détritus, enfumée, gonflée de gravats, de crachats, de puanteur, de quincaille, de…la liste est longue, allez.

Il est debout, serein, sourire lointain. À quelques mètres de son ihen, sa tente. Devant son chevalet sur lequel se dresse une toile qu’il avait préparée hier matin. Il y a déjà des formes, des couleurs. Il veille au portail des couleurs et entrevoit l’empire de ses images. Des questions, mille questions, des formes, mille formes…Les «gens de la peau» ne sont pas loin ; Ils les voyait bien. Kel Arikin, Adjouh, N’tehelé, kel Djanet, Ihaggaren, Kel Oullé, Imrad, des groupes, des humains qui célèbrent chaque soleil leur soif d’être libres comme l’air et le ciel. Ils veulent juste qu’on les laisse en paix. Le parpaing ne les intéresse pas.

Il écoute. Il s’écoute. Il peint à présent à des vibrations qui le mettent presque en émoi. Où est le bleu indigo ? Il semble désemparé. Ses couleurs s’embrasent, à coups de pinceaux rageurs et de souffle coupés. L’exigence est violente. Intransigeance sous les lumières d’un soleil olympien.
Le rouge sonne tel le rouge barbaresque de ces hordes d’illuminés qui ont réinventé la mort. En semant la mort, lâchement. Espèces de lâches :

-  Sale gosse, lâche, traître. Toi et tes pairs, vous êtes les pantins d’une sordide histoire d’intérêts. Tu tues comme ça, juste pour tuer, facilement, derrière le dos, lâchement…tu tues des gens que tu ne connais même pas. Il y a des enfants qui ne reverront jamais leur père, des mères qui ne reverront jamais leurs enfants. Parce que des lâches comme toi sont passés par là. Pauvre loque, pauvre tueur. Tfouu !

Le tueur n’en a cure : sur son front, un bandeau «El Mout», la mort :
- Écoutes toi, tu n’es pas dans ma tête, tu ne peux pas savoir ce qui se passe dans ma tête. Ce n’est pas toi qui viendras faire de l’ordre là dedans. Personne ne peut…

Le rouge sonne encore tel le rouge barbaresque, sang ruisselant, rouge d’étendards qui claquent au vent. Rouge comme le sacrifice des chefs du soulèvement des Kel Adrar contre les français. Alla est afaghis. Il s’attaqua aux goumiers et aux autorités qu’il harcelait sans cesse…
Traînée rageuse sur la toile d’un pigment jaune. Jaune comme le traître qui avait donné Alla tombé dans une embuscade meurtrière pas loin de Tawendert. Alla le poète dont la tête fut exposée aux populations de Bughessa et de Kidal : attention, voici le sort des récalcitrants!

- Tu sais bien que ça ne finira pas comme ça, aussi facilement.

- Pourquoi tu dis ça. La pénétration française dans l’Ahaggar et la défaite du Tit qui ébranla les Kel Ahaggar furent réalisées avec le concours de quelques tribus chaâmba, ennemis jurés des touaregs.

- C’est vrai, je le concède. Tout aussi vrai qu’à Adrar des ifoghas, cela s’est fait avec le concours des Kounta qui se disent profondément religieux mais n’ont pas hésité à vendre du touareg aux colonisateurs. Est-ce voué juste aux trahisons ces contrées et celles au nord?

- Je ne sais pas, je ne sais plus…

Il est toujours là, moins serein que tout à l’heure. Qui sait ce qu’ont enduré ses frères touaregs, trahis, agressés, délaissés, depuis un siècle. Que dis-je : des siècles. Il suspend le mouvement de son bras. Quelle heure il est ? Il sourit : l’heure, l’horaire, bêta, va ! Il a le soleil. Tout ce soleil pour lui seul. Encore du bleu indigo ici, sur cette forme en extension…Il pensa au dernier amenokal, le souverain, des Kel Ahaggar, Bay Ag Akhamuk qui avait refusé la thèse de l’État saharien lancé par le général De Gaule. Un État qui devait servir de zone tampon entre les pays de l’Afrique du nord et ceux du Sahel. Aurait-il la même attitude aujourd’hui ? Il avait du même revers mis fin aux idées autonomistes de Mohamed Ali Ag Attaher.
Il eut une pensée pour Nicolas de Staël, cet artiste peintre qui mit fin à ces jours et qui disait souvent : «On ne part pas de rien. Quand il n’y a pas la nature avant, le tableau est toujours mauvais.» Et d’aucuns qui font semblant de comprendre la peinture viennent entonner à tes oreilles : C’est de l’abstrait, ça ? Oui, c’est de l’abstrait, trop abstrait pour toi; c’est de l’abstraction de toutes vos bêtises travesties !
Faut-il dès lors travestir l’Adrar, cette immensité ? Immensité qui crie à la trahison :

- On nous a eu, respectable Mohamed Ali Ag Attaher. Les autres chefs auraient dû te suivre dans ton idée d’autonomie…

- Il ne faut pas leur en vouloir. Leurs cerveaux n’étaient pas des calculatrices. Cette terre, nous en connaissons la valeur. Les autres sont venus semer en nous la discorde et la haine. Nous sommes plus que jamais confrontés à un environnement hostile qui nous empêche, ne serait-ce que de se retrouver entre nous, les Kel Adrar, les Kel Ajjer, les Kel Ahaggar, pour discuter de notre volonté d’exister…

- Arriverons-nous un jour à rejoindre nos rêves ?

- Patience fils, patience. Nous sommes encore debout et nos ancêtres nous contemplent. Tous les rêves nous sont permis. À aucun moment cela n’a cessé. À aucun moment la sérénité ne s’est éloignée de nous. Demain, après-demain, plus tard, nous serons de nouveau libres.

Il esquissa un léger sourire. La liberté ? Ah, la liberté que des archaïques veulent effacer comme ça, d’un coup de sabre, de quelques rafales de kalachnikov ou d’une tonne de mensonges.
Sur la toile, surgissent, aux contours encore imprécis, des hommes juchés sur des dromadaires.

(…) Le 12 mai, à Durayat, près de Bughessa, accrochage entre les troupes maliennes équipées de blindés soviétiques et un groupe de touaregs comprenant entre autre Elladi Ag Alla, Mohammed Ag Imnagh, Azizen, Bibi, Awssa et Aku. Les touaregs récupèrent un lot d’armes individuelles et une quarantaine de dromadaires. Il y a de nombreuses victimes.
Le 17 juillet, Elaldi Ag Alla, Najem Ould Sidi, Tebiga, Azizen, Issuf, Bibi et leurs compagnons attaquent le dépôt d’armes du poste militaire de Tessalit. Ils emportent en outre une vingtaine de dromadaires et des troupeaux de caprins que les militaires avaient confisqué à leurs propriétaires.
Le 22, à Tin Tignutin, un groupe de quarante guerriers touaregs dont Si Alamin, Bibi, In Ekkatuf, Tebiga, Osman, Etteyub, Lekhwan et Bechar affronte un convoi militaire. Ce jour-là, les chars passent sur le corps de deux guerriers.
Le 10 septembre, Silla est pris et brûlé vif. Elladi Ag Alla est capturé quelques semaines plus tard. El Hassan Ag Antessar est fusillé à Kidal (…)

Un frémissement le parcourut. Seul, sous le ciel blanc, ses yeux s’émancipent. Peindre jusqu’à la pointe de l’œil. Jusqu’aux cavaliers Garamantes, jusqu’aux Atlantes. Furieusement, gestes brusques comme en état d’urgence.
Le bleu indigo. Voilà. Le bleu indigo qui annonce le retour :
- Elle reviendra régner sur cette terre noble. Elle reviendra reprendre les rênes du commandement. Tremblez, Tin-Hinan est sur le chemin du retour :

Tombe, tombe
Grosse pluie
Grosse goutte.
Écrase.
Ne laisse rien de ces ruines.
Elles sont solides.
Elles ne veulent pas mourir.
Mais personne ne veut mourir.
Et chacun agonise.
Agonise.
Tombe, tombe.
Acharne-toi
Grosse pluie.
Grosse goutte.
Que tes ruisseaux emportent loin toutes
Ces ordures
Loin
Jusqu’à la mer.
Qu’elles s’y perdent.
Qu’elles s’y noient
Pour toujours y disparaissent.

Sa main se fait plus précise. De son pinceau dégoulinent des perles de bleu indigo. Le bleu qui remet de l’ordre dans le chaos. Il est presque apaisé. Jamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement. Une telle solitude. Étrange bien être.

Tiens, c’est l’heure du flash d’information. Radio du nord.
(…) assassiné ce matin aux environs de 9h près de son domicile par un groupe armé qui lui a tiré trois balles dans la tête…
Pour terminer, cette information qui vient de nous parvenir : selon la direction du musée Bardo à Alger, le squelette de la reine Tin-Hinan a disparu depuis quelques jours. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances de cette étrange disparition. (…)

N., 1997

Khlas : Fini.
Zaâma : Soi-disant.
Nif : Fierté.
Bezzaf : beaucoup, c’est trop.
Almohades, Almoravides : dynasties musulmanes en Afrique du Nord.

Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

Sydney Bechet ne parle pas. Il écoute. Concentré sur l’imzad* que tient avec une certaine nonchalance la vieille tout de noir vêtue. Elle posa son regard profond sur Bechet qui baragouinait maintenant dans une langue qu’elle ne comprenait guère. Qu’importe.
C’est la nuit et le ciel était paré de ses plus belles guirlandes étoilées. Ce soir, la vieille targuie est une star.
Elle commence à donner des mouvements en va-et-vient à son archer. Écoutes ça toi.

Sydney Bechet ne parle plus. Il écoute, sent, tourne autour de ces sons qui l’apaisent tellement, lui l’amerloque venu aux confins de l’Ahaggar pour boire de cette eau qui ne tarissait jamais.
La nuit est au blues de la vieille targuie à l’imzad. Le blues de Tin-Hinan, Antinéa.
Le temps est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Jusqu’à New York.

N.,1997

* Imzad: violon targui.
Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

Ami, remplis mon premier verre, mon tout premier verre de ce breuvage contenu dans cette minuscule théière. Allez, puisque l’eau a bouilli. Finis l’envasement, finis donc. Cliquetis de métal comme le veut le rituel. Allez, mon ami, remplis mon verre, mon tout premier verre…Oui, c’est ça, c’est mousseux, c’est prêt…Je goûte…. Aaaah, je suis en éveil ! Je vis, je ris, il fait bon ce soir !
Ami, remplis mon second verre, qu’il mousse jusqu’au rebord, encore un et je vais écrire à mon amante…
Ami, n’oublies pas. Oui, je sais, tu ne vas pas oublier, tu n’oublies jamais. Je plaisantais…Voici mon troisième verre. Je sirote et je souris aux étoiles. Dis-moi, racontes-moi ce qui te tracasse ce soir, dis-moi ton chagrin. Ou le mien. Regarde comme les étoiles sont proches, tellement proches que j’ai envie de les décrocher.
Mon troisième verre, vas. Et là, je vais commencer à écrire à ma belle pour lui dire les signes de mes joies et de mes tourments le soir venu.

N.,1997

Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

Signes. Signes des temps immémoriaux. Des temps lointains quand régnaient les Garamantes et Atlantes. Signes des temps présents où le désert s’essouffle, bouffé par la maladresse, la politique et les calculs de quelques bureaucrates incompétents et qui tuent le temps à lire entre les lignes des mots-croisés du jour.
Signes. Signes du Tifinagh qui perdure vaille que vaille. Lettres d’amour en tifinagh qu’un couple s’échange depuis longtemps car le temps n’a plus d’importance pour les fiers targuis. Quelquefois, plusieurs prétendants rédigent leurs mots d’amour pour la même femme. Courtisans du désert. Elle fait son choix. Quand elle veut, qui elle veut. Par des signes. Des signes dans la main. Un signe pour l’élu et un autre pour les perdants. À chacun son signe. Signe du destin pour les uns, signe des temps pour d’autres.
N,. 1997


Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

Un vieux près de mourir dit à son fils :
- Fils, si tu veux bien vivre, tu ne boiras jamais d’eau que fraîche, ne mangera que la meilleure nourriture, ne montera que le plus fort dromadaire.
- Père, comment ferai-je, moi qui suis si pauvre ?
- Retiens-toi de boire le plus longtemps possible et toute eau te sera douce, ne mange que lorsque la faim te brûlera le ventre et toute nourriture te sera délicieuse, marche à côté de ton dromadaire jusqu’à épuisement, son dos et son pas te sembleront alors ceux du meilleur dromadaire.

Sagesse d’un peuple du désert insoumis aux objets et occupé à vivre simplement son présent.

N., 1997

Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française en 1997.

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