Archive de Tag pour ‘leonard cohen’.

ombr_11Tard dans la nuit. Le journal télévisé venait de se terminer. Bof, que des news marinées dans les guerres absurdes, la crise économique, la démission du président d’une île en Papouasie ou en Malaisie, je ne sais trop, les magouilles des traders des bourses à New-York, Tokyo, Paris… Les nouvelles de la planète. Planète en éternels cycles qui frisent parfois le ridicule. Le pétrole, le gaz, les écolos, les politiciens, ces menteurs, les nouveaux riches, les nouveaux pauvres, les, la, le… Bon, qu’importe, rien à cirer. Foutez-moi la paix, please.

Il était en train de terminer sa corbeille en osier. Ouvrage prenant, tellement prenant que ça ne lui laissait presque plus de répit. Tel une quelconque Pénélope qui aurait à tresser son ouvrage des nuits et des jours durant.

Il ne pleut plus à torrents dehors. C’est l’accalmie.
Il déteste la pluie.

Dans son coin de cuisine, sur la table drapée de toile jaune pâle en fleurs bleues, la corbeille et de l’osier qu’il avait acheté il y a…des mois ? Des années ? Oh, qu’importe le temps. Tout un subtil montage, des tresses à faire passer ça et là, en ligne qu’il veut pures, lignes et formes si belles qu’on se doit la mettre dans un coin pour l’admirer. Il sourit et se remet à l’ouvrage. Fond musical de blues australien. Il aime bien cette musique dont il ne sait toujours pas le nom du groupe. Il avait beau chercher sur le net, rien. À chercher le Graäl musical. Bon, revenons à l’osier… Ses mains semblent caresser la matière. Il veut tant que ça finisse. Que demain, il emplira la corbeille de ses présents qui attendent dans un tiroir de la commode, dans sa chambre peinte en bleu-vert pâle. On dirait Hawaï au printemps…

Toc toc toc. On frappe à la porte. Qui vient à cette heure de la nuit ? Qui me vient donc et dérangerait ma quiétude ?

Toc toc toc discrets. Oui, j’arrive, j’arrive.

Que n’ai-je fait donc qu’arriver. Il traversa le salon. Ouvre la porte :

-

- Excusez-moi de venir déranger votre quiétude ô hôte. Je viens de loin et pars au loin. J’ai besoin d’une halte salutaire avant de reprendre ma route. L’horaire de mon bus de nuit est dans deux heures…Puis-je vous demander votre humble gîte pendant ce temps ?

- Oui, venez, rentrez donc voyageur. Débarrassez votre manteau, bienvenue, soyez à votre aise.

- Merci hôte, merci à vous, que la paix d’un invité de Dieu soit bénédiction et offrandes pour vous…

Il enleve son manteau et l’accrocha à un crochet attenant à la porte d’entrée.

- Je m’appelle Tedlan, témoin de la nuit. On m’appelle aussi Difallah, invité de Dieu…

- Ah, c’est vous Tedlan, je vous connais je crois. J’avais attendu il y a longtemps votre passage…

- Peut-être, peut-être est-ce moi. Peut-être pas…

Tedlan pose son sac de sport Nike de couleur bleue sur une chaise en osier dans un coin de la table du salon et demeura debout jusqu’à l’invitation de l’hôte :

- Asseyez-vous. Donnez votre sac si vous voulez bien…

- Ne vous donnez pas cette peine. Je le mets à mes pieds, voilà…Je ne resterai pas longtemps, vous savez…

L’hôte n’insiste pas.

Il retourne à la cuisine, vers la machine à café, met en place le filtre et remplit d’eau le récipient. Il enclenche le bouton et reste planté là à attendre que le liquide marron translucide s’écoule en gargouillant, gargouillant…

- Café avec ou sans sucre Difallah ?

- Comme bon vous semblera, hôte, comme bon vous semblera…

- Ok, une seule cuillérée alors. Je peux me permettre de sucrer votre tasse.

Il s’assied face à son invité. Le témoin de la nuit.

- Tadelan, témoin de cette nuit, de certaines nuits, vous venez de loin, vous allez loin ?…

- Oui, de loin. Et je vais aller loin. Vous le savez, n’est-ce pas…

Son regard  noir n’a presque aucune lueur. Regard neutre. Un peu comme ses cheveux noirs de jais. Ils se regardent et parlent. L’hôte lui dit que ses oreilles résonnent et que son cœur bat à se rompre quand il a su, au premier regard, qu’il était le témoin de la nuit. Son témoin. Je ne suis pas à mon aise, témoin, pas vraiment à mon aise. Rassurez-moi donc. Je veux tant que tous les bruits s’arrêtent de résonner dans mes oreilles.

Tadelan ne dit pas un mot. Il se dirige vers la cuisine, suivi de l’hôte.

- Il vous reste peu pour finir la corbeille en osier.

- Oui, peu…

Il a les yeux noisette perdus dans le vague, en direction de la rivière à sec qu’il contemple de la fenêtre. À sec malgré la pluie de ce soir.

On redoute de traverser une rivière à sec,

On aime la traverser quand elle charrie des arbres

Il n’a jamais été aussi calme. Assis sur la chaise en rotin vieilli, l’impatience, la maîtrise et la force qui émanent d’ordinaire de lui ont disparu. Ses mains reposent sagement sur ses genoux, sa respiration est profonde et lente, ses yeux fixent quelque chose au loin, sans vraiment le regarder. Ses yeux regardent à l’intérieur, revoient, se souviennent, cherchent à trouver une façon de raconter. Sans bouger, il se met à parler.

Je te raconte Tadelan, mon invité de Dieu, Difallah, témoin de la nuit, je te raconte la façon comment je me suis perdu sur la route une nuit de printemps. Il faisait bon et les senteurs nocturnes des fleurs ont égayé ma route…J’ai longtemps marché, sans vraiment savoir si ma fatigue était réelle ou est-ce seulement mes pieds chaussés de basket converse qui quémandaient une halte. Des haltes, j’en ai fais, Difallah, j’en ai fais. Toujours est-il que j’avais brusquement heurté un arbre dressé brusquement devant moi, surgi de nulle part. Tout était pourtant éclairé par une multitude d’étoiles. Je crois même avoir perçu des lucioles…

- Des lucioles…Oui, c’est possible, ça doit être des lucioles, hôte. Des lucioles de printemps, bardées de genêts et de jasmin…

- Oui, je crois bien que c’est ça. Mais cet arbre…cet arbre qui n’avait pas besoin d’être planté au milieu de la route, au milieu de la nuit…

L’hôte inspire une grande goulée d’air. Je te raconte aussi comment mon prof de yoga était mort. Comment il a été renversé par un camion qui a disparu dans la nuit, comme dans un film de Steven Spielberg. Avant de mourir, il m’a pris la main et m’a dit que tout ce dont il rêvait, c’était qu’un jour je réussisse bien dans la vie et faire le parcours de la route 99 qu’il avait emprunté une fois. Je lui avais promis qu’un jour je le ferai. Je le ferai…

Il secoue la tête, le regard perdu sur la rivière.

Plus rien n’a jamais été pareil, tu le sais bien. Là, tu arrives à temps. Je vais bientôt terminer l’ouvrage. L’osier m’a tenu compagnie si longtemps.

Tadelan termina sa dernière gorgée de café, esquissa un sourire à peine perceptible :

- Tu la destines à quel effet, à quel usage ta corbeille…

L’hôte le regarda, ahuri presque :

- Je n’ai pas perdu les pédales, voyons. Je veux terminer le travail puis mettre tout dedans. Tout ; un livre, non, trois livres, du chocolat suisse, du jasmin, une carte que je remplirai de mots écrits à l’encre de Chine, un trèfle à quatre feuilles que je garde jalousement depuis mes 15 ans.

Puissent les doux oiseaux

Aussi doux à ses yeux qu’une histoire

Protéger son visage

De mes ennemis

Et les oiseaux cruels

Dont les ailes aiguisées

Furent forgés dans les océans de métal

Garder sa chambre

A l’abri de mes assassins

Et que la nuit doucement prenne soin d’elle

Que d’en haut les étoiles préservent la blancheur

De sa chair découverte

Et que mon nom de bronze

Puisse toucher ses mille doigts

Que ses pleurs le rendent plus éclatant

Qu’enfin je sois fixé comme une galaxie

Et ma mémoire gardée

Dans ses cieux secrets et fragiles. *

Tadelan se lève, prends son sac de sport :

- Je dois partir maintenant, hôte. La route est encore longue et je dois me dépêcher pour rejoindre la gare routière.

L’hôte secoua de nouveau la tête, le regard perdu sur la rivière à sec.

Je mettrai aussi un bocal rempli d’eau de la rivière. Mon cœur bat pour elle, pour cette rivière qui se gavera de nouveau d’eau limpide, cristalline…C’est une eau bénie pour tout usage. On raconte ça depuis la nuit des temps, la nuit de tous les printemps. J’aurai voulu que vous restiez encore un peu, le temps que je termine ma corbeille. Vous serez témoin des touches finales. Vous êtes venu ce soir et je sais pourquoi…

- Oui, je sais que vous savez. Elle m’a chargé de vous dire qu’elle sera sur la route 99, la route aux 99 noms. Qu’elle sera là, au milieu de la route, une corbeille en osier à la main. Tiens, comme la corbeille, là…

Tadelan sourit. Un sourire qui illumina son regard noir.

- La route 99, un jour vous saurez comment la prendre et vous saurez éviter tous les arbres qui se dresseront au milieu de la route. Il n y a pas d’arbre au milieu de la route 99.

Il salua l’hôte, prit son manteau et quitta la maison.

Je ne savais pas où il était passé. Le témoin de la nuit.

L’hôte va finir la corbeille en osier. Pour sûr qu’elle sera belle au final. Toute la nuit à la finir. Jusqu’au matin. Soir et matin. Il a encore la force. Résolument.

Aâqli ghab

Tqoul chi tayyer

B djnahou bin el yasmin

Bin el yasmin

(Mes pensées volent

Déployant leurs ailes

Parmi le jasmin)**

* Leonard Cohen.

** Dahmane El Harrachi.
N., Février 2009

DÉLAI
Je peux garder beaucoup de choses en dedans;
je ne dis rien jusqu’à ce que les eaux débordent
de leurs berges et passent par-dessus le barrage.

Ainsi j’ai été capable de retenir ce livre jusqu’à
la fin du XXème siècle.

***

LA PETITE CHANSON LA PLUS DOUCE
Vas ton chemin
j’irai ton chemin aussi

***

NOUS SERONS TOUS RETOUCHÉS
nous devenons
fragiles
et less gens
nous voient
nus
à qui il est interdit
denous voir
nus

***

C’est fini
le Nouvel Ordre Mondial
des rides et de la mauvaise haleine
Ça ne sera plus
comme c’était avant
que je te mange
les yeux fermés
espérant que tu te lèves pas
et t’en ailles
Ça va être autre chose
Quelque chose de pire
Quelque chose de plus niaiseux
Quelque chose comme ceci
mais en plus court

Leonard Cohen, Livre du constant désir (Traduction de Michel Garneau)
Éditions L’Hexagone, 2007 – Montréal.

http://www.ledevoir.com/2007/05/05/142205.html
http://www.voir.ca/publishing/article.aspx?article=45433&section=10

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