Article publié dans la revue universitaire Littérature canadienne québécoise – La ville en écriture, Éditions du Tell, 2010.

Analyse du livre  »Montréal privé » par Louise-Anna Bouchard (Lanctôt éditeur) dans le cadre d’un travail universitaire.
Interrogation sur les réprentations de la ville québécoise telles que fournies par les écrivains du Québec dont le cosmopolitisme se dissout dans le réceptacle de la langue française.
Ainsi et du point de vue géographique, l’intention est bien d’entrer en contact avec la ville de l’Autre, cet Autre qui échappe à priori à une détermination précise tant il est traversé par la diversité et marqué par l’altérité.
Est-ce cela qui sauve la représentation de la ville québécoise de la stratégie?

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Revue_La ville en écriture

atlibsagaIl sortait du magasin sans avoir trouvé le livre qu’il cherchait depuis plus d’un mois. Pas possible que cet auteur soit si inconnu auprès de tous les libraires de la ville !! Il avait commencé sa quête au lendemain de sa rencontre magique, intemporelle avec Katira. Il a tout de suite pensé à ce livre qui l’avait marqué il y a….Il y a très longtemps. Pas dans une autre vie ou une autre planète, mais ça remonte à un bon bout de temps incalculable. Et puis, il avait oublié, lui qui a marqué de son empreinte la scène rock locale en fondant un groupe dont il était parolier et compositeur. Jusqu’au jour où, lassé par les concerts nocturnes et dans des coins reculés où le public se composait de quelques individus éparpillés dans la pénombre, il décida d’arrêter de faire le bassiste stoïque. Au grand désappointement de ses trois complices de la scène qui ne comprenaient rien à cette subite décision. Il avait essayé de leur expliquer qu’il était fatigué de plaquer des riffs sur sa basse et lassé de composer des chansons que personne n’écoute hormis des gus qui le font presque par politesse :

– Écoutez les gars. Je sais qu’on peut faire mieux, qu’on pourra aller loin car vous avez tous du talent. Mais je ne veux plus poursuivre car je ne prends plus aucun plaisir à faire ça. Pas par rapport à vous les amis, bien sûr. On s’entend super bien, on rigole, on s’amuse à monter sur scène. Mais, comprenez-moi, je dois aller vers autre chose.

Ils ont fini par accepter le fait que leur parolier et compositeur se retire du groupe. Ils ont vivoté quelques semaines ensemble, puis ont fini par arrêter à leur tour. Le batteur est aujourd’hui agent d’information dans une agence touristique qui marche bien. Le guitariste est parti avec celle qui est devenue sa femme en Nouvelle-Zélande. Pourquoi ce pays si loin, personne n’a jamais pu comprendre. L’essentiel est que le couple ait compris, le reste n’ayant aucune importance. Il semblerait qu’il ait investi la scène rock de Wellington. Mais comme manager cette fois.

Il rentre dans une librairie de quartier. Ah, cette fois c’est la bonne : là, je vais sûrement trouver le livre. Une femme à lunettes lui demanda ce qu’il cherchait. Il lui dit. Elle lui fait répéter l’auteur de ce livre :

– …et il a écrit uniquement ce livre?
– Je n’en sais rien madame. Je sais simplement que je le cherche depuis plus d’un mois à travers la ville et personne ne semble avoir entendu parler. J’ai pourtant lu ce livre, je ne rêve pas, je ne cauchemarde pas!
– Calmez-vous, on va procéder par ordre: donc, il est norvégien et a écrit ce livre, «La saga des âmes en ébullition». Vous me dites que cet auteur a obtenu un prix prestigieux. Lequel donc?
– Je ne sais pas. C’est un prix comme il y en a des centaines sans doute. Prix de la concorde ou de la bienséance ou prix du komodo, je n’en sais rien…

La libraire pianote sur son ordi. Google, tape le nom et le titre du livre : rien. Elle affine sa recherche en combinaisons multiples, auteur-pays-auteur-titre-titre-pays…Toujours rien monsieur.
Il ne voulait pas lui gâcher le plaisir de chercher sur Google. Il l’a fait des dizaines de fois et n’a jamais pu retrouver la moindre référence de cet auteur norvégien. Il avait investi des forums littéraires sans succès. Il a même crée un fan club sur facebook mais personne n’a adhéré. Inconnu au bataillon le viking qui écrit sur les âmes en ébullition. Un jour, il est même parti se renseigner auprès du consulat de Norvège. Le blondinet qui s’occupe du rayon «Aspects de la Norvège», à cils blonds, cheveux blonds, duvet blond le regarda, ahuri, puis lui dit que la Norvège n’avait jamais eu un auteur de ce nom qui aurait écrit «La saga des âmes en ébullition».

Bon, ça se complique là les gars. Pourtant, il se rappelle bien d’avoir lu ce satané livre quand il était encore au lycée. Il l’avait même prêté à son meilleur ami avec qui il partageait la passion des écrivains inconnus des autres et des critiques littéraires. Il aurait aimé parler de ça avec son ami, mais où le retrouver donc. Il ne sait même plus où il est. Peut-être en Europe du nord ou en Papouasie, que sais-je.

Depuis cette période, il n’existait plus que par et pour l’écriture. Fonder le groupe de rock est venu naturellement, au hasard des accointances musicales avec les autres gars du groupe. Il lui donna le nom de «Saga R». R pour Rock. Oh, un rock plutôt soft, mariné à des sonorités californiennes mais sans la guitare hawaïenne. Il avait écrit de jolies ballades qui ont même percé dans une station radio de la ville, à l’émission «Local Rock». Mais il ne prenait pas trop au sérieux la scène musicale. Une carrière dans la chanson ? Trop peu pour lui, non. Il s’amusait, c’est tout.

Après l’intermède rock, il est parti travailler au sud dans une entreprise de forage de pétrole bitumeux. Il était chargé de compte. Une année plus tard, il a déchanté, vaincu par la routine et l’ennui. Le sud, quelle solitude effarante. Il a  jeté une boite de sardines sur la tête d’un chef de service arrogant, démissionné en fanfare, provoquant l’hilarité de ses collègues et repris la route vers le nord. Le sud, je vous le laisse.
Il se lança par la suite dans une aventure professionnelle qui lui a beaucoup plu. Avec un ami revenu depuis peu d’Allemagne, il fondèrent une boite de sérigraphie. Le succès auprès des clients a été immédiat. Avec une équipe plutôt compétente et sympa, la boite s’est vite propulsée au point de s’agrandir. Et en s’agrandissant, lui qui n’aimait pas trop le gros stress, il a fini par partir, cédant ses parts à son ami chagriné par son départ subit.
Aujourd’hui, il est installé à son compte, consultant en affaires de risques et incendies. Ça fonctionne plutôt bien.
Tout fonctionne, sauf ce satané livre qu’il n’arrive toujours pas à retrouver dans les méandres de la ville multicolore. Il s’était promis de le dénicher le jour où il a rencontré Katira. Il lui parla du livre, de l’auteur, lui raconta des bribes de la saga et pourquoi ça l’avait marqué. Elle lui dit qu’elle se doit de le lire elle aussi. Trouve-le s’il te plait.
Mais, Katira, comment vais-je t’expliquer l’inexplicable : il n y a plus aucune trace de ce livre, de cet auteur en ce bas monde. Même Google a été vaincu.

Ce soir, il est rentré tôt chez lui. Comme mû par un soudain empressement, il se met aussitôt devant son ordi, ouvre Word, clique sur nouveau et commença la rédaction de son livre, «La saga des âmes en ébullition».
                                                                                                                         Mars 2009

 

 

pinsonblogwordp1Bientôt dix huit heures et quelques. Fatigué, comme presque toutes les fins d’après-midi de la semaine.
Je scrute de loin l’ordinateur. L’adversaire, le bourreau de toutes les heures depuis neuf heures du matin. Encore plein de fichiers à envoyer partout dans le monde, ce village planétaire depuis le net. Le client de Rangoon me saoule avec ses mails, me rappelant de ne pas oublier de lui envoyer le bon de commande dûment rempli. Une belle commande de lecteurs mp3 ultra plat et des cellulaires à très bon prix. C’est vrai que les prix sont très concurrentiels, je l’admets. Mais s’il peut seulement arrêter de m’envoyer des courriels avec toujours le même titre : rappel de l’offre-urgent. Urgent ! Tu parles d’urgence toi ! Quelle urgence donc : qu’il y aura bientôt prescription de lecteurs mp3 et de cellulaires ? Eh, non, tant que la pub fera son travail acharné, il y aura encore et toujours des clients qui iront casquer leur fric. Ça fabrique, ça colonise les canaux télé, les pages de journaux de tout acabit. Un journal t’insère la réclame entre deux articles, le premier sur la saga d’un pilote qui a réussi à poser son coucou sur le fleuve Hudson à New-York, l’autre qui narre l’arrestation d’un dealer dans un quartier chaud de la ville. Et tu passes au magazine glamour qui te met en pleine page une pulpeuse blonde qui vante les mérites d’un fabricant de matelas d’eau. Même les hebdos de quartier y vont de leurs réclames pour te fourguer la marchandise qui te fera transporter vers les îles néerlandaises et te faire adorer le rap américain !
J’ouvre le lecteur audio de l’ordi Windows média. À l’écoute, tout un album du génial Django Reinhardt, l’exceptionnel guitariste qui a su dompter sa guitare. Ces riffs endiablés, la rapidité des notes… Quelle maîtrise ! Ça commence par «All Of Time». Joues Django, joues !

Il fait nuit. Normal, c’est encore l’hiver. Au bureau, plus personne. Que ma pomme qui surfe encore dans les dédales des lieux à chercher je ne sais plus quoi. Il y a tellement de dossiers à gérer…À moins que ça soit encore une fois un appel à faire ? Non ? Un document à consulter ? Mais quel document mon vieux, quel document ! Vas répondre d’abord au gus de Rangoon. Tu verras plus clair après. M’en fous du bon de commande. Namira s’en occupera demain. Je vais lui laisser un mot sur son bureau : Namira, négocies encore avec le malaisien.
Personne au bureau. Namira, Larifa et Faradj sont partis depuis plus d’une heure. Tiens, j’ai remarque que Faradj était préoccupé aujourd’hui. Hmmm, peut-être une autre embrouille avec sa dulcinée.
Bon, je vais peut-être descendre à la cafétéria me prendre un bon jus de banane, discuter un peu avec Paulo et revenir terminer la mise en place de la réception des trucs qui arrivent demain au port de Montréal. Purée, j’ai un de ces maux de jambe. Aie, manque de sport ces derniers temps. Faut que je me fasse quelques parties de squash avec la bande.
La sonnerie du téléphone retentit brusquement dans le silence du bureau. L’afficheur, ah, c’est Milia. C’est une amie. Enfin, peut-être plus qu’une amie. Elle m’est très chère, voilà. Vous êtes trop curieux, je trouve ! Je diminue la musique prodiguée par Django.

– Milia ! allo, comment vas-tu ?
– Yanou !!! Ah, comme je suis contente de te trouver !! Aaaah, ça va mal, c’est la catastrophe !
– Quoi donc, qu’est ce qui se passe ? Tu vas bien ? Dis…
– Il se passe que Karos est parti ! Pffuit, envolé, volatilisé !!
– Quoiiii ? Noooooooon ! Comment ça parti ?
– En rentrant il y a juste quelques minutes, j’ai constaté que sa cage était vide…Je ne sais pas comment il a fait, pourtant je n’ai pas pour habitude de laisser la cage ouverte…Et puis, il est sorti par où ?
– Attends, attends, on reprend : cage vide, et tu ne le retrouves nulle part…As-tu laissé une fenêtre ouverte ?
– Non, je te dis, tu penses bien qu’avec le froid polaire de cette journée, il n’était pas question que je laisse ouverte une fenêtre… Je ne sais plus quoi faire, je suis anéantie, cassée, brisée…Ma vie est foutue Yanou!
– Faut pas exagérer non plus Milia. Rassures-toi, on finira par le trouver notre cher pinson. Il reviendra. Donnes-moi une heure et je te rejoins. On va finir par le trouver notre Karos…
– D’accord Yanou. Je vais m’allonger un peu pour ne pas trop pleurer.
– Okay, à tantôt.

Il ne manquait plus que ça ; Karos envolé ! Ah, non, pas lui, pas le meilleur pinson de la planète. Je l’avais offert à Milia il y a plus de deux années, à mon retour de Madagascar où j’avais entrepris une mission professionnelle et signer des contrats avec des clients pour le compte de la compagnie d’aéronautique où j’exerçais comme chargé de comptes avant de quitter et me lancer à mon compte. À Antananarivo, j’avais eu le coup de foudre au marché des oiseaux pour ce pinson dont le chant consiste en de longs trilles « Sisisisi » sur des notes aiguës s’enchaînant allégrement et espacés de brefs silences. Le marchand m’avait expliqué que le chant chez ce canari répond à des facteurs psychologiques, environnementaux et hormonaux. Il remplit plusieurs rôles dont celui de séduction et de défense du territoire. Il exprime également la joie de vivre de l’oiseau. Peu importe à mes yeux qu’il défende un territoire, un oiseau ne chante que s’il est relativement en bonne santé physique, dans un environnement stimulant et si son moral est bon. Coup de foudre donc et voilà mon cher pinson ramené dare-dare à Montréal pour égayer les journées d’hiver, enfin, toutes les saisons. J’avais emménagé sa cage dans un coin du bureau pendant deux semaines. Puis, je l’ai ramené chez moi. Les week-ends sans mon pinson, ce n’est pas intéressant. Je m’y suis habitué.

Un jour que j’avais organisé un dîner chez moi et invité des amis et amies, Milia était tombée raide folle du canari de Madagascar. Elle sautillait sur place en s’écriant :
– Yanou !!! Tu as la huitième merveille du monde chez toi!!
J’avais réprimé l’envie de lui dire que c’est elle la huitième merveille du monde.
– Ah, ça tu peux le dire, il est sublime ce pinson ! Ça te remonte le moral en un clin d’œil, en un chant !

Une semaine plus tard, j’ai appelé Milia en lui signifiant l’urgence de la voir ce soir. Hein ? Non, rien de grave, au contraire. J’ai quelque chose pour toi, qui t’appartiens, à te remettre.
Je lui ai cédé le pinson. Elle m’a regardé, un sourire beau et simple sur ses lèvres et ses yeux et m’a dit, dans un murmure :
– Yanou, les chants de Karos (tu permets que je le baptise Karos ?) seront aussi tes chants.

Parfois, quand j’écoute les mélopées de jazz de Cole Porter ou celles de Charlie Parker alias Bird, je me dis que Karos me manquait trop. Tu es sûr que c’est juste Karos, le pinson de Madagascar mon gars ? Où est-ce Milia? Milia qui est parfois ailleurs, en Ontario, au Saskatchewan, au Nouveau-Brunswick à la conquête de nouveaux marchés pour la compagnie où elle exerce comme chargé de développement. Ok, ok, Milia aussi.
Hein ? Bon : Surtout.

Et là, la cata, la fin du monde : Karos qui a pris son envol. Comment est-ce arrivé ? Pourtant il était heureux avec Milia qui le choyait comme un prince des cieux. Il n’arrêtait pas de chanter à tout va. Quand je passe chez Milia pour la saluer ou lui ramener des documents, des livres ou des cd et dvd, Karos entonnait illico-presto un chant heureux, comme s’il nous indiquait la voie à suivre, à nous dire les mots qu’il faut, les mots nécessaires. Il y a des moments où il est bien difficile de dire. Où les mots se font rares, et embellir, finalement, ne sert à rien. On peut bien rajouter quelques qualificatifs de rigueur : beaucoup, fort, tendrement, douloureusement… Seul l’essentiel compte.
En fait, non, ce n’est pas vrai : Tout est essentiel. Le total.
On se contente de le féliciter, lui le chanteur au poil gris-jaune. Bravo Karos, tu es le meilleur de tous les canaris. Et je m’en retournai chez moi, la tête pleine des « Sisisisi » de Karos et le sourire et le rire de Milia.

Je tourne comme un oiseau en cage à l’intérieur du bureau silencieux. Ça me fait mal l’envol de Karos. Comme si sa brusque escapade me fera aussi perdre Milia. Karos-Milia, Milia-Karos, quelle cruelle équation ai-je donc adopté inconsciemment sans doute. Karos, saligaud, reviens vieux, reviens à tes amis, à celle et à celui qui te chérissent ! Karos, notre lien à notre univers. Reviens.

Le téléphone encore. Je sursaute. Pourvu que ça soit Milia qui me dira : il est revenu !
Ben, non, c’est Djiki qui me lance un tonitruant : alors Yanou !! Tu as oublié le 5 à 7 ou quoi !! On t’attend depuis plus d’une heure !
Zut, j’avais complètement oublié la réception organisée par la revue «Migrations» spécialisée dans l’ornithologie ! Djiki est l’un des promoteurs de la revue.

– Désolé Djiki, j’aurai du t’appeler pour décommander. J’ai eu un surplus de boulot de dernière minute…
– Pas de soucis Yanou. Je comprends. En tous cas, c’est une bonne réception. Il y a la présence du professeur Ramandriamana, tu connais, il est originaire de Madagascar…
– Oui, je sais, il est prof au cégep du Vieux-Montréal…
– Il nous a fait un joli speetch sur le pinson de Madagascar. Il parait que parfois il se fait la malle…
– Djiki…Djiki !
– …puis il revient.
– Ils revient dis-tu ?
– Ben, oui, Ramandriamana explique que ça arrive que le pinson veuille s’envoler ailleurs, pour quelques heures mais il revient toujours. Il dit qu’il n’aime pas perdre les personnes qui l’aiment et qu’il aime…
– Djiki, tu me sauves la vie, tu me redonnes de l’espoir !
– Eh, à ce point ?
– Oui, à ce point amigo ! Écoutes, on se voit mardi, on déjeune ensemble. Si tout ira bien, je te ramène un album de Charlie Parker, cadeau !
– Ça marche Yanou ! Je ne comprends que dalle ce que tu me racontes mais, bon, tu es Yanou, on ne peut te changer. Mon décodeur ne fonctionne pas bien ce soir avec toi.

Décodeur. Ça me fait sourire. On me dit souvent ça. Que voulez-vous que je fasse ? Que je me noie dans la masse, dans le standard ? Que je descende de mon étage ? Mais avec Milia, ils n’ont pas besoin de décodeur. Pas besoin de théorème de Thalès pour expliquer. Un demi-mot, un mot, un regard. L’essentiel. Il arrive parfois que les mots ne servent à rien, surtout quand on s’obstine à vivre, quitte à se brûler les ailes.

Je me place devant la grande fenêtre de mon bureau. Lumières de la ville, chatoyantes. Il fait froid dehors. Mais la lune est bien présente ce soir. La pleine lune, tiens. Un flot resplendissant. Ça me fait rappeler quand je guettais avec des camarades du quartier, là bas, au pays natal, la pleine lune et qu’on se disait qu’on allait se transformer en monstre toute la nuit durant ! On regardait trop les films de loups-garous ! Ou alors, on attendait de voir la lune pour savoir si on allait commencer à jeûner le lendemain…

Et puis, j’entends un chant, un doux chant. Je le vois, là, derrière la vitre, sur le rebord : Karos qui me regardait de ses yeux étonnés. Ah, te revoilà toi. Ah, Karos, tu m’as fais une peur…
J’ouvre la fenêtre et Karos Parker-Porter qui rentre, déploie des petites ailes puis se pose sur mon bureau, toujours en me regardant comme pour me dire «Excuses l’escapade, j’avais besoin de prendre un peu l’air …». Excuses acceptées, grand fou, petit fou, oiseau du paradis ! J’éclate de rire, heureux. Mon calendrier lunaire m’a encore porté chance.
Je compose le numéro de Milia :
– Milia. Il est revenu.
Mars, 2009

ombr_11Tard dans la nuit. Le journal télévisé venait de se terminer. Bof, que des news marinées dans les guerres absurdes, la crise économique, la démission du président d’une île en Papouasie ou en Malaisie, je ne sais trop, les magouilles des traders des bourses à New-York, Tokyo, Paris… Les nouvelles de la planète. Planète en éternels cycles qui frisent parfois le ridicule. Le pétrole, le gaz, les écolos, les politiciens, ces menteurs, les nouveaux riches, les nouveaux pauvres, les, la, le… Bon, qu’importe, rien à cirer. Foutez-moi la paix, please.

Il était en train de terminer sa corbeille en osier. Ouvrage prenant, tellement prenant que ça ne lui laissait presque plus de répit. Tel une quelconque Pénélope qui aurait à tresser son ouvrage des nuits et des jours durant.

Il ne pleut plus à torrents dehors. C’est l’accalmie.
Il déteste la pluie.

Dans son coin de cuisine, sur la table drapée de toile jaune pâle en fleurs bleues, la corbeille et de l’osier qu’il avait acheté il y a…des mois ? Des années ? Oh, qu’importe le temps. Tout un subtil montage, des tresses à faire passer ça et là, en ligne qu’il veut pures, lignes et formes si belles qu’on se doit la mettre dans un coin pour l’admirer. Il sourit et se remet à l’ouvrage. Fond musical de blues australien. Il aime bien cette musique dont il ne sait toujours pas le nom du groupe. Il avait beau chercher sur le net, rien. À chercher le Graäl musical. Bon, revenons à l’osier… Ses mains semblent caresser la matière. Il veut tant que ça finisse. Que demain, il emplira la corbeille de ses présents qui attendent dans un tiroir de la commode, dans sa chambre peinte en bleu-vert pâle. On dirait Hawaï au printemps…

Toc toc toc. On frappe à la porte. Qui vient à cette heure de la nuit ? Qui me vient donc et dérangerait ma quiétude ?

Toc toc toc discrets. Oui, j’arrive, j’arrive.

Que n’ai-je fait donc qu’arriver. Il traversa le salon. Ouvre la porte :

Excusez-moi de venir déranger votre quiétude ô hôte. Je viens de loin et pars au loin. J’ai besoin d’une halte salutaire avant de reprendre ma route. L’horaire de mon bus de nuit est dans deux heures…Puis-je vous demander votre humble gîte pendant ce temps ?

Oui, venez, rentrez donc voyageur. Débarrassez votre manteau, bienvenue, soyez à votre aise.

Merci hôte, merci à vous, que la paix d’un invité de Dieu soit bénédiction et offrandes pour vous…

Il enleve son manteau et l’accrocha à un crochet attenant à la porte d’entrée.

Je m’appelle Tedlan, témoin de la nuit. On m’appelle aussi Difallah, invité de Dieu…

Ah, c’est vous Tedlan, je vous connais je crois. J’avais attendu il y a longtemps votre passage…

Peut-être, peut-être est-ce moi. Peut-être pas…

Tedlan pose son sac de sport Nike de couleur bleue sur une chaise en osier dans un coin de la table du salon et demeura debout jusqu’à l’invitation de l’hôte :

Asseyez-vous. Donnez votre sac si vous voulez bien…

Ne vous donnez pas cette peine. Je le mets à mes pieds, voilà…Je ne resterai pas longtemps, vous savez…

L’hôte n’insiste pas.

Il retourne à la cuisine, vers la machine à café, met en place le filtre et remplit d’eau le récipient. Il enclenche le bouton et reste planté là à attendre que le liquide marron translucide s’écoule en gargouillant, gargouillant…

Café avec ou sans sucre Difallah ?

Comme bon vous semblera, hôte, comme bon vous semblera…

Ok, une seule cuillérée alors. Je peux me permettre de sucrer votre tasse.

Il s’assied face à son invité. Le témoin de la nuit.

Tadelan, témoin de cette nuit, de certaines nuits, vous venez de loin, vous allez loin ?…

Oui, de loin. Et je vais aller loin. Vous le savez, n’est-ce pas…

Son regard  noir n’a presque aucune lueur. Regard neutre. Un peu comme ses cheveux noirs de jais. Ils se regardent et parlent. L’hôte lui dit que ses oreilles résonnent et que son cœur bat à se rompre quand il a su, au premier regard, qu’il était le témoin de la nuit. Son témoin. Je ne suis pas à mon aise, témoin, pas vraiment à mon aise. Rassurez-moi donc. Je veux tant que tous les bruits s’arrêtent de résonner dans mes oreilles.

Tadelan ne dit pas un mot. Il se dirige vers la cuisine, suivi de l’hôte.

Il vous reste peu pour finir la corbeille en osier.

Oui, peu…

Il a les yeux noisette perdus dans le vague, en direction de la rivière à sec qu’il contemple de la fenêtre. À sec malgré la pluie de ce soir.

On redoute de traverser une rivière à sec,

On aime la traverser quand elle charrie des arbres

Il n’a jamais été aussi calme. Assis sur la chaise en rotin vieilli, l’impatience, la maîtrise et la force qui émanent d’ordinaire de lui ont disparu. Ses mains reposent sagement sur ses genoux, sa respiration est profonde et lente, ses yeux fixent quelque chose au loin, sans vraiment le regarder. Ses yeux regardent à l’intérieur, revoient, se souviennent, cherchent à trouver une façon de raconter. Sans bouger, il se met à parler.

Je te raconte Tadelan, mon invité de Dieu, Difallah, témoin de la nuit, je te raconte la façon comment je me suis perdu sur la route une nuit de printemps. Il faisait bon et les senteurs nocturnes des fleurs ont égayé ma route…J’ai longtemps marché, sans vraiment savoir si ma fatigue était réelle ou est-ce seulement mes pieds chaussés de basket converse qui quémandaient une halte. Des haltes, j’en ai fais, Difallah, j’en ai fais. Toujours est-il que j’avais brusquement heurté un arbre dressé brusquement devant moi, surgi de nulle part. Tout était pourtant éclairé par une multitude d’étoiles. Je crois même avoir perçu des lucioles…

Des lucioles…Oui, c’est possible, ça doit être des lucioles, hôte. Des lucioles de printemps, bardées de genêts et de jasmin…

Oui, je crois bien que c’est ça. Mais cet arbre…cet arbre qui n’avait pas besoin d’être planté au milieu de la route, au milieu de la nuit…

L’hôte inspire une grande goulée d’air. Je te raconte aussi comment mon prof de yoga était mort. Comment il a été renversé par un camion qui a disparu dans la nuit, comme dans un film de Steven Spielberg. Avant de mourir, il m’a pris la main et m’a dit que tout ce dont il rêvait, c’était qu’un jour je réussisse bien dans la vie et faire le parcours de la route 99 qu’il avait emprunté une fois. Je lui avais promis qu’un jour je le ferai. Je le ferai…

Il secoue la tête, le regard perdu sur la rivière.

Plus rien n’a jamais été pareil, tu le sais bien. Là, tu arrives à temps. Je vais bientôt terminer l’ouvrage. L’osier m’a tenu compagnie si longtemps.

Tadelan termina sa dernière gorgée de café, esquissa un sourire à peine perceptible :

Tu la destines à quel effet, à quel usage ta corbeille…

L’hôte le regarda, ahuri presque :

Je n’ai pas perdu les pédales, voyons. Je veux terminer le travail puis mettre tout dedans. Tout ; un livre, non, trois livres, du chocolat suisse, du jasmin, une carte que je remplirai de mots écrits à l’encre de Chine, un trèfle à quatre feuilles que je garde jalousement depuis mes 15 ans.

Puissent les doux oiseaux

Aussi doux à ses yeux qu’une histoire

Protéger son visage

De mes ennemis

Et les oiseaux cruels

Dont les ailes aiguisées

Furent forgés dans les océans de métal

Garder sa chambre

A l’abri de mes assassins

Et que la nuit doucement prenne soin d’elle

Que d’en haut les étoiles préservent la blancheur

De sa chair découverte

Et que mon nom de bronze

Puisse toucher ses mille doigts

Que ses pleurs le rendent plus éclatant

Qu’enfin je sois fixé comme une galaxie

Et ma mémoire gardée

Dans ses cieux secrets et fragiles. *

Tadelan se lève, prends son sac de sport :

Je dois partir maintenant, hôte. La route est encore longue et je dois me dépêcher pour rejoindre la gare routière.

L’hôte secoua de nouveau la tête, le regard perdu sur la rivière à sec.

Je mettrai aussi un bocal rempli d’eau de la rivière. Mon cœur bat pour elle, pour cette rivière qui se gavera de nouveau d’eau limpide, cristalline…C’est une eau bénie pour tout usage. On raconte ça depuis la nuit des temps, la nuit de tous les printemps. J’aurai voulu que vous restiez encore un peu, le temps que je termine ma corbeille. Vous serez témoin des touches finales. Vous êtes venu ce soir et je sais pourquoi…

Oui, je sais que vous savez. Elle m’a chargé de vous dire qu’elle sera sur la route 99, la route aux 99 noms. Qu’elle sera là, au milieu de la route, une corbeille en osier à la main. Tiens, comme la corbeille, là…

Tadelan sourit. Un sourire qui illumina son regard noir.

La route 99, un jour vous saurez comment la prendre et vous saurez éviter tous les arbres qui se dresseront au milieu de la route. Il n y a pas d’arbre au milieu de la route 99.

Il salua l’hôte, prit son manteau et quitta la maison.

Je ne savais pas où il était passé. Le témoin de la nuit.

L’hôte va finir la corbeille en osier. Pour sûr qu’elle sera belle au final. Toute la nuit à la finir. Jusqu’au matin. Soir et matin. Il a encore la force. Résolument.

Aâqli ghab

Tqoul chi tayyer

B djnahou bin el yasmin

Bin el yasmin

(Mes pensées volent

Déployant leurs ailes

Parmi le jasmin)**

* Leonard Cohen.

** Dahmane El Harrachi.
N., Février 2009

bleu7Il avalait doucement, à gorgées presque millimétrées son café au lait et les litanies doucereuses de Boubacar Traoré. Brusquement, Il ne se sentait plus à l’aise, presque effrayé; comme si quelqu’un le scrutait dans son dos. Il ne se retourna pas. Quelqu’un le regardait et il détestait ça. Savoir que quelqu’un se penche pour le voir écrire ou s’occuper, il n’appréciait déjà pas du tout. D’habitude, il avait toujours un mur derrière le dos. Il se plaçait face à une entrée, comme si un quelconque ennemi du jour viendrait le provoquer dans son monde. Là, il y avait un monde. Il ne voyait personne, mais il avait le sentiment embarrassant d’être regardé. Il sentait sur sa nuque le poids de deux yeux, noirs, intenses. Ou noisettes ? À moins que ça soit miel ou vert-de-gris ? Qui sait la couleur pour l’instant. Ou un mixe de ces différences. Ça doit être original un regard-fusion, un regard d’une couleur issue de ces nuances. Tiens, il essayera plus tard sur une feuille blanche : du noir, du marron, noisette, vert-de-gris : le regard nouvelle formule. «Nouvelle formule», on dirait une pub de l’Oréal, ça alors.

Regard donc sur son dos. Pour lui signifier quoi ? Que le ciel n’est pas calme ce soir? La nature n’est pas du tout simple et tranquille. Il sait tout ça ; et alors, qu’est-ce qui va changer ? Il y a encore  la guerre là bas, qui continuait très loin et il fut agacé de ces pensées sans issue. Par-dessus les toits des maisons qui l’entouraient, le ciel était bas. Pas le moindre oiseau pour diriger une sarabande aérienne. Bas ciel, triste et brouillé. Brouillé comme les yeux de Mana. Elle l’avait oublié, peut-être. Il ferma la fenêtre. Il avait envie d’écrire quelque chose. Quelque chose de doux, d’amusant qui pourrait faire plaisir à une amie.
Car Mana n’aimait pas les lettres douces et amusantes. Elle lui écrivait, quand ça la tentait d’écrire, des lettres frigorifiques et sèches qui commençaient par : « Salut toi, comment tu vas … » et se terminaient par : « À bientôt, Mana ». Les mêmes mots, les mêmes descriptions, la même teneur. On aurait dit la photocopie d’une lettre antérieure. Pourtant, le gazon, l’herbe, les aurores, les nuits d’été, les senteurs de laurier rose, les baisers sont toujours différents d’une saison à une autre, d’un jour  à l’autre. Pas les lettres de Mana… Elle ne comprend pas. Elle ne sait pas comprendre. Auquel cas, elle aurait rédigé des lettres douces et amusantes. Elle ne peut pas.
Je sors. Un petit tour dehors.

Le quartier était désert. Pas âme qui vive. Un véritable couvre-feu tacite. C’est vrai qu’il se faisait tard dans la nuit, mais d’habitude il y avait des poches de résistance sous quelques portes cochères ou accolées à des murs défraîchis. Des jeunes en majorité qui animaient à bâtons rompus de longues discussions, en passant du pourquoi et du comment du dernier opus de r’n’b à la mode, à la sécheresse au Niger en passant par la teneur en caféine du dernier nescafé porté par la pub ; sans omettre les résultats de foot où il est conseillé de pester sur tel ou tel joueur qui semble avoir levé le pied afin de faire perdre son équipe. Un ciel bas qui vous transforme un quartier en un lieu lugubre, une toundra à perte de maisons et d’immeubles… On entendait la chute des feuilles. Un automne bien tranquille, trop replié sur lui-même. Au loin, quelques vagues lumières blafardes d’une voiture. Puis, plus rien. Il aurait bien voulu rester silencieux auprès de quelqu’un, au milieu des brumes nocturnes, sous des lampions faibles et écouter la respiration du vent. De temps à autre, ils pourraient contempler le halo des étoiles.
Toundra, ah, ça oui. Telle une triste banlieue au-delà d’un triste train la nuit tombée.

A force de se regarder,
De ne pas comprendre, ne pas s’aimer,
Vraiment, le temps nous est compté.
Alors, puisque le mal est fait
Que le trou grandit, le lit défait,
Chacun se regarde, chacun se tait.
(1)

Il récitait dans sa tête les mots, leur musicalité. A quoi bon ? La rue était déserte. Mana a raison : je suis trop sentimental. Qui lit encore des poèmes aujourd’hui ? Les élèves au lycée ? Les étudiants à l’université, peut-être. Ou les pêcheurs à la ligne…Peut-être aussi des gars du service à la clientèle, qui sait. « Tu es un rêveur, un idéaliste, un poète », c’est ce qu’elle me dit le plus souvent, trop souvent râbaché. Tu sais, Mana, un poète peut « presque changer la vie ». Si elle était ici, elle me dirait que Kaddour El Alami, Dahmane, Abdelaziz El-Maghraoui, Baudelaire, Dylan Thomas, Garcia Lorca, Ferré et autre Rimbaud sont morts depuis longtemps et que ça ne vaut pas un kopeck de se triturer les méninges à poursuivre un petit entrefilet de lumière à travers les interstices des mots… Non, je t’assure : elle ne comprend pas. Elle se moque de mes silences, de mes écrits, de mes souvenirs, de mes projets. « T’es un rêveur, tu rêves trop ». « Tu sais, Mana, j’ai besoin de traquer la lumière, et j’ai besoin de lumière, de beaucoup de lumière.»
C’est un peu comme chercher l’intensité dans le pigment noir sur une toile. Ce n’est pas une restriction, non. Quand on aime intensément, on élimine tout le reste, avec ce qu’une passion a d’exclusif. Dans le noir, il y a les possibles les plus forts. Tu comprends ça au moins ? Non… Ce n’est pas une absence de couleur, c’est juste la couleur violente qui permet de faire jaillir une lumière forte par contraste. Tu comprends ?…

Il s’en va demain, continue sa route.
Tout le long de son chemin, chaque pas lui coûte
Pour se détacher de toi, coûte que coûte.
(2)

Il en est ainsi dans les mots, tu sais : ce ne sont que des tentatives pour cerner, éclairer ce qui reste mystérieux. Elles cherchent à apaiser une inquiétude fondamentale, celle de pouvoir découvrir les raisons qui m’habitent quand je dis « J’aime, j’aime pas, je le sais, je ne le sais pas, je le veux, je ne le veux pas, pourquoi est-ce ainsi…»

« Le temps passe
On ne fait que le regarder
Passer
Prendre encore de notre sève.
Et toi, oui toi que voilà
Qui ressasse sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De toi? »

Bon, ça va toi, hein, donneur de leçons. Tu n’as pas à me houspiller ainsi, ingrat, va ! Fais de l’air.

J’ai toujours aimé ce coin qu’on appelait verger des fleurs, je ne sais trop pour quelle raison d’ailleurs. Oui, il y a des fleurs, à profusion, des jaunes, des rouges, des roses, des mauves…Et même des citronnelles qu’on suçait pour reprendre de l’énergie afin de poursuivre les longues heures des jeux infinis. Quand j’étais petit, je venais ici pour regarder les papillons et tenter d’en attraper ne serait-ce qu’un seul afin que je le lance moi-même dans les airs et suivre longuement du regard son déploiement. C’est joli un papillon aux couleurs chatoyantes. On me cherchait partout, on ne me trouvait jamais. Même aujourd’hui, on ne me trouve jamais. Je quitte parfois les contours du quartier et je me réfugie dans ce verger des fleurs plein de papillons. Ceux-là doivent être les descendants de mes papillons de jadis. Il y a dans le léger frémissement de leurs ailes autour des fleurs une communion inexplicable pour mon silence. Leurs chatoyantes couleurs sont pleines d’espoirs. Et moi ? Moi, je suis vide. Vidé.

Toi qui t’en va pour ce pays là
Où tu dis que les gens sont beaux,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas,
Que veux-tu de plus que tu n’aie pas ? 
(3)

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… Tiens, la grande ourse. Ou est-ce une étoile filante ? Vite, vite un souhait ! Ah, tu te rappelles, les nuits d’été, assis sur des monticules d’herbe à se raconter mille histoires tout en regardant au loin l’horizon, là bas, plus loin que la baie. Longues nuits d’été car il fallait bien passer le temps, que les vacances s’écoulent doucement avant cette satanée rentrée. Soudain, une étoile filante : vite, vite, un souhait, fermes les yeux, dis quelque chose ! Voilà, ben, je voudrai…non, non, gardes pour toi, pas à haute voix pendant quelques minutes, tu diras après… (Je souhaite devenir un oiseau ne serait-ce qu’une journée). Alors, c’était quoi ton souhait ? Et toi ? Ah, moi, j’ai souhaité trouver des sous demain matin pour aller voir le film avec Clint Easwood. Alors, et toi, dis ! Moi, oh, tu sais je n’ai pas eu le temps d’exprimer un souhait, c’était trop rapide et j’ai réfléchis un peu trop. Moue de dépit. Ah, toi, toujours à rêvasser…
Ces étoiles reflétées dans les yeux, ces lumières me rappellent je ne sais plus quoi… Pourtant là, je ne fais pas semblant d’avoir oublié. Ça me rappelle vraiment je ne sais plus quoi. Où l’ai-je vu dans un film ? Lu dans un livre ? Je dois  dormir je crois. J’ai un peu forcé sur la lecture ce soir et perdu le fil de la lumière.

La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. L’homme et la femme. Et les astres, les météorites, les étoiles, les planètes… C’est ainsi que tout commence. Le mystère est endormi sous les ailes d’un papillon.

Hasebni w khoud krak
Ma tsali wala nsalek
Ma nebqa nedjri mourak
Nsir fi hali
W sir fi halek
 (4)

Table rase de tout,
Je ne veux plus courir
Après toi.
Que chacun
Poursuit son chemin

Il neige à gros flocons, cotonneux. Tombe la neige, impassible manège. Je fredonne la chanson d’Adamo. Une féerie de blanc manteau. J’arpente les rues, les pâtés de maisons et d’immeubles. Seul avec mes souvenirs et mes lendemains. La neige me calme toujours. Les flocons sont doux, aussi doux que les caresses.
La neige a fini par fatiguer mes yeux. La réverbération, semble t-il. En hiver, je vois les flocons tels des milliers de papillons de la même espèce, du même blanc. Papillons multi jumeaux, tiens. Qui me font penser aux paysans indiens des Andes qui chantent l’envol des papillons quand ils vont aux semailles «Mariposa, mariposa / demain on va au nord». Papillons blancs et chants des indiens des Andes : Quel rapport ? Je ne sais pas Mana, je ne sais pas, c’est ainsi. C’est la nuit et le jour, la lune et le soleil, le ciel et la terre, le blanc et le noir. Le nord et le sud.

Cristal taillé plus pur que le diamant
Qui devient sous nos doigts
Sable tout simplement,
Sable dans nos paupières
Nous endormant,
Comme un film s’arrête.
Et toi que deviens-tu ?
Je te demande:
Et toi que deviens-tu ?
(5)

Le poids des yeux noirs. Ou noisettes ? Ou alors miel ou vert-de-gris ?  Peut-être ceux de Mana, que je porte toujours sous mon aile, tel que le ferait le papillon du jour et de la nuit. Même si elle ne comprend toujours pas la lumière intense du noir et la passion pour tout ce qui est écarlate, comme les mots et la blancheur intemporelle d’une page à doucement parer de mots doux, aussi doux que les flocons cotonneux de la neige qui viennent mettre le contraste sur le monde. 
La nuit et le jour, la mer et la montagne, le noir et le blanc, le soleil et la lune, le ciel et la terre. Le matin et la nuit.

N., Décembre 2008

1, 2, 3 : Gérard Manset, La neige est blanche.
4 : Dahmane El-Harrachi, Hasebni (Table rase).
5 : Gérard Manset, Que deviens-tu.

jeteeParfois j’arrive dans une contrée que je trouve engageante, belle à vivre. Je me dis: et si je m’y fixais ? Ça a l’air pas mal, tranquille, peace and love. Ça chante en toute latitude. C’est pour moi ça, sûr et certain.
Mais aussitôt, quelque chose bat en retraite en moi, regimbe. Non, non, ce ne sera pas encore pour moi. Mais pour où alors ?

Le phénomène de rejet s’opère même quand je regagne mon chez-moi. Bien sûr, je suis content de retrouver mon intérieur et quelques objets auxquels je crois tenir ; pourtant je m’y sens confusément étranger. Étranger dans ma maison ! Une sensation de précarité, d’insatisfaction. À la longue, à force, j’ai fini par comprendre qu’il n’existe pas de lieu sur la terre où je pourrais m’ancrer pour de bon. Peut-être se trouve t-il sur une autre planète ? Faudrait y aller voir. Mais je sais bien que je serai marron.

La vérité, c’est que l’humain est trop «de passage» pour pouvoir «s’installer vraiment». Quand tu l’as compris, que c’est sans solution réelle de continuité, qu’il est seulement question de «moment», qu’as-tu à faire d’une «villa les Lilas» ? D’un lopin de terre, de rond à béton et de piles de parpaing ? D’une maison «les pieds dans l’eau » ?
Lorsque tu es parfaitement conscient de cette réalité, tu acceptes de passer, de passer simplement, en rasant presque les murs.
Ma seule maison c’est la vie. Mes résidences secondaires, ses trémolos en tous genre. Enfin, du genre «moins de stress possible». Ni temps passé ni les amours reviennent ; ce qui est vécu n’est plus à vivre. J’habite des coins de paix, de bourgs où les prises de têtes sont aux abonnés absents. C’est un peu précaire, mais je m’en accommode. Je repose mon cœur, je tire ma crampe. Et puis je marche ; la terre étant ronde, je reviens fatalement à mon point de départ. Un beau souvenir fleurit, une grosse déception dépérit. En chemins, je trouve des couleurs, des fleurs, des oiseaux, des étés indiens et d’autres moins indiens, un point G, des raccourcis sympas ; faut pas se plaindre. Et puis, se plaindre à qui ?
Ben, tu vois, j’ai peut-être dans le regard cette résignation désenchantée que tu devrais apercevoir. Je vais te dire, l’existence, faut se la compliquer le moins possible. L’enfourcher, pédaler en douce, à son rythme et voir venir. Cheminer, l’âme sereine.

N.

a73.jpgIl fallait bien que ça se termine un jour, non ? Alors, maintenant ou plus tard, ici ou ailleurs, quelle importance, hein ?
De toute manière, dans un siècle je n’aurai plus été là. On a lutté tous. Ah, ça on a lutté mon gars. À battre le pavé, à raser les murs la nuit, guettant les moindres phares de ces voitures qui te donnent des sueurs froides. Aie, en se trimballant avec de la doc suspecte ; atteinte à la sûreté de l’État qu’ils disent ces incompétents, très compétents dans la bastonnade à dix contre un seul bougre. Comme d’habitude, ils sont lâches.
Ah, la lutte, yes. On a même fait semblant d’y croire parfois à des sottises. On a joué le jeu tant qu’on a pu, en bons petits bourges qui croyaient encore à des lueurs, des scintillements à l’horizon lointain, si lointain, purée. Notre Amérique qu’on disait en raillant un peu Jacques Brel qui chantait son Jeff à ramasser à la cuillère. On s’est bien battus, contre les autres, contre les archaïques qui veulent nous renvoyer à l’âge de pierre, contre soi-même, contre la nature, contre la pluie, contre la nuit, contre l’aube, contre les arbres, contre des idées, contre des amis. On se disait que le chardonneret avait besoin de calme pour chanter sa liberté séquestrée. Oui, mais il fallait pas mélanger des fois…
On a essayé de jouir comme des dieux. De rire un peu, du bout des dents, du bout de la rate. D’aimer. Ça oui, d’aimer…. Histoire de cristalliser l’infini.
Très bien, là, c’est râpé mon gus ; réglé, scié, pas de regrets. Maintenant, fermes les yeux, chasses les cours-métrages qui se ruent pour la curée finale, veulent te dévaster l’âme avant ton néant, te voir cramer, charogne de corps et d’esprit.
Voilà, rideau et enjoy mon vieux, vas vers cet horizon, enfin celui-là, au coin de la rue, tu vois. Tu vois? C’est ton Amérique.

N.

ombre1Et cet oiseau a beau clamer sa douleur aux cieux, aucun autre chant n’est venu apaiser ses tourments, son cri: ô vie injuste!! Il avait beau chercher ces ailes qui lui auraient donné un souffle de vie sereine, ne serait-ce que l’espace de quelques secondes juste le temps de vérifier que l’heure est à la continuité: rien, nothing, nada, walou.
Ce n’était pas simple. Tout n’était plus simple. Il voulait simplement venir pour revoir sa smala, son groupe, les escaliers des amoureux, la villa de jasmin en contrebas du quartier, l’échoppe du vieux qui avait fait Cayenne, l’horloge florale, les rescapés-es qui sont restés-es, ses restaus fétiches, le menteur du café, les bus qui parvenaient difficilement à escalader la côte du virage, la statuette du parc où il vécu son adolescence et tenu longuement la main de sa dulcinée qui devait partir le lendemain pour un pays lointain. Le lendemain, oui…
Il voulait simplement regarder de nouveau la ville vibrer autrement, cette ville écarlate qui l’avait assourdi de ses bruits incessants, inutiles mais qu’il acceptait toujours en dégustant une autre assiette de sardines arrosées de vinaigre. Ce goût de la méditerranée à nul autre pareil.

Le temps n’a pas repris son trône. Il avait brusquement perdu ses chants, au détour d’un fracas de tôle écrasée contre des rochers stoïques. Dedans, un être, normal, poète, sourire en biais qui revenait pour quelques jours de son lointain autre pays. Un transit. Désormais, il n y a plus que Le silence de ses mains qui parlent pour ne rien dire.
Exit les retrouvailles après vingt années de séparation, l’un quelque part, et l’autre dans un autre quelque part. Plus de retrouvailles dans leur premier quelque part intense, de ces clameurs qui sentent le jasmin et la terre rouge. De ces clameurs-complices qui doivent tout à un tout.

« Le ciel est par-dessus le toit
Si bleu, si calme… »

Tu peux clamer ce que tu veux, chardonneret. C’est le moment.

N.

indig_nJamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement, une telle sérénité. Étrange bien être. Il se laissait aller, oublieux de tout. Enfin, presque. L’effort est palpable. Oublier que là bas, dans le nord, il lui était interdit d’y vivre. Les artistes comme lui n’ont plus la latitude de respirer.

Il est apaisé. Dressant son ihen, sa tente, à Aguennar, chez ses frères touaregs qui recèlent dans leurs yeux des couleurs en sus du bleu dont les autres, ceux qui les voient avec un regard exotique, les parent. Non, plus jamais le nord, la ville, le bruit infernal, la pollution, les hypocrites, les assassins, les voleurs. Non, khlas la ville, fini le nord. Au diable leur pseudo modernité du m’as-tu vu, je-roule-en-honda-accord, viens, regardes ; attends, et tu vois la maison R+3, hein ? Je l’achève bientôt. Que veux-tu, les maçons sont des fainéants, wallah : tu leur donne un doigt, il te prennent le bras ! Quoi ? Le lot du terrain ? Ah, ben tu sais j’ai des épaules moi, ne crois pas, j’ai fait manger et je mange, c’est le système qui demande ça…

Pfff, le système qui demande ça…Au diable ! Tous pareils. Le nord leur a fait perdre tous les sens…Non, plus jamais le nord, promis, juré. Trop de gens, trop de millions de machos, moustachus, barbus, imberbes, agressifs, imbus, arrogants, regards assassins. Trop, bezzaf. Ça se multiplie qu’on dirait une fabrique de boites de sardines à l’huile. Étouffant ; de l’air, de l’air. Et puis, ras-le-bol des arrivistes qui te détruisent une ville en un clin d’œil, pires que des piranhas. Et plus rien ne subsiste de leur occupation manu militari, pas le moindre alizé, rien. Qui a donc écrit quelque part que la ville se «rurbanisait» ? Oublié son nom. Eh, bien il était loin du compte le gus : elle n’arrive même plus à se rurbaniser, la ville. Néant. C’est le néant, aussi béant que les trous habituels dans les trottoirs à la moindre petite pluie. Ras le bol du béton, des R+2, R+ 3 et du parpaing. Ah, le parpaing ! Horreur de ce matériau monstrueux, inqualifiable, hideux, gris. Le parpaing résume bien la situation, tiens. C’est laid, c’est…c’est laid, voilà.
L’architecture ? L’urbanisme ? Tu parles tonton, ils n’y connaissent que dalle. Vas donc leur causer des almohades, des almoravides qui ont bâti des merveilles. Vas leur dire, leur raconter Ghardaia, Timimoun, Kenadsa, Taghit…Ils vont te prendre pour un demeuré, un cave, un moins que rien.

Ras-le-bol de tout, de tous. De ces fantômes qui font semblant de vivoter lorsque ce froufroutement n’est que grosse farce qu’ils n’osent pas se l’avouer. Zaâma la fierté. C’est ça, causes toujours de ta fierté, ton nif. Oui, des fantômes déracinés, hagards, manipulés et fiers de l’être. Et certains, fiers de l’être parce qu’ils peuvent ôter la vie à autrui, comme ça, juste pour le plaisir d’ôter une vie. Le pouvoir de le faire. Des lâches illuminés.
Marre de la ville détritus, enfumée, gonflée de gravats, de crachats, de puanteur, de quincaille, de…la liste est longue, allez.

Il est debout, serein, sourire lointain. À quelques mètres de son ihen, sa tente. Devant son chevalet sur lequel se dresse une toile qu’il avait préparée hier matin. Il y a déjà des formes, des couleurs. Il veille au portail des couleurs et entrevoit l’empire de ses images. Des questions, mille questions, des formes, mille formes…Les «gens de la peau» ne sont pas loin ; Ils les voyait bien. Kel Arikin, Adjouh, N’tehelé, kel Djanet, Ihaggaren, Kel Oullé, Imrad, des groupes, des humains qui célèbrent chaque soleil leur soif d’être libres comme l’air et le ciel. Ils veulent juste qu’on les laisse en paix. Le parpaing ne les intéresse pas.

Il écoute. Il s’écoute. Il peint à présent à des vibrations qui le mettent presque en émoi. Où est le bleu indigo ? Il semble désemparé. Ses couleurs s’embrasent, à coups de pinceaux rageurs et de souffle coupés. L’exigence est violente. Intransigeance sous les lumières d’un soleil olympien.
Le rouge sonne tel le rouge barbaresque de ces hordes d’illuminés qui ont réinventé la mort. En semant la mort, lâchement. Espèces de lâches :

–  Sale gosse, lâche, traître. Toi et tes pairs, vous êtes les pantins d’une sordide histoire d’intérêts. Tu tues comme ça, juste pour tuer, facilement, derrière le dos, lâchement…tu tues des gens que tu ne connais même pas. Il y a des enfants qui ne reverront jamais leur père, des mères qui ne reverront jamais leurs enfants. Parce que des lâches comme toi sont passés par là. Pauvre loque, pauvre tueur. Tfouu !

Le tueur n’en a cure : sur son front, un bandeau «El Mout», la mort :
– Écoutes toi, tu n’es pas dans ma tête, tu ne peux pas savoir ce qui se passe dans ma tête. Ce n’est pas toi qui viendras faire de l’ordre là dedans. Personne ne peut…

Le rouge sonne encore tel le rouge barbaresque, sang ruisselant, rouge d’étendards qui claquent au vent. Rouge comme le sacrifice des chefs du soulèvement des Kel Adrar contre les français. Alla est afaghis. Il s’attaqua aux goumiers et aux autorités qu’il harcelait sans cesse…
Traînée rageuse sur la toile d’un pigment jaune. Jaune comme le traître qui avait donné Alla tombé dans une embuscade meurtrière pas loin de Tawendert. Alla le poète dont la tête fut exposée aux populations de Bughessa et de Kidal : attention, voici le sort des récalcitrants!

– Tu sais bien que ça ne finira pas comme ça, aussi facilement.

– Pourquoi tu dis ça. La pénétration française dans l’Ahaggar et la défaite du Tit qui ébranla les Kel Ahaggar furent réalisées avec le concours de quelques tribus chaâmba, ennemis jurés des touaregs.

– C’est vrai, je le concède. Tout aussi vrai qu’à Adrar des ifoghas, cela s’est fait avec le concours des Kounta qui se disent profondément religieux mais n’ont pas hésité à vendre du touareg aux colonisateurs. Est-ce voué juste aux trahisons ces contrées et celles au nord?

– Je ne sais pas, je ne sais plus…

Il est toujours là, moins serein que tout à l’heure. Qui sait ce qu’ont enduré ses frères touaregs, trahis, agressés, délaissés, depuis un siècle. Que dis-je : des siècles. Il suspend le mouvement de son bras. Quelle heure il est ? Il sourit : l’heure, l’horaire, bêta, va ! Il a le soleil. Tout ce soleil pour lui seul. Encore du bleu indigo ici, sur cette forme en extension…Il pensa au dernier amenokal, le souverain, des Kel Ahaggar, Bay Ag Akhamuk qui avait refusé la thèse de l’État saharien lancé par le général De Gaule. Un État qui devait servir de zone tampon entre les pays de l’Afrique du nord et ceux du Sahel. Aurait-il la même attitude aujourd’hui ? Il avait du même revers mis fin aux idées autonomistes de Mohamed Ali Ag Attaher.
Il eut une pensée pour Nicolas de Staël, cet artiste peintre qui mit fin à ces jours et qui disait souvent : «On ne part pas de rien. Quand il n’y a pas la nature avant, le tableau est toujours mauvais.» Et d’aucuns qui font semblant de comprendre la peinture viennent entonner à tes oreilles : C’est de l’abstrait, ça ? Oui, c’est de l’abstrait, trop abstrait pour toi; c’est de l’abstraction de toutes vos bêtises travesties !
Faut-il dès lors travestir l’Adrar, cette immensité ? Immensité qui crie à la trahison :

– On nous a eu, respectable Mohamed Ali Ag Attaher. Les autres chefs auraient dû te suivre dans ton idée d’autonomie…

– Il ne faut pas leur en vouloir. Leurs cerveaux n’étaient pas des calculatrices. Cette terre, nous en connaissons la valeur. Les autres sont venus semer en nous la discorde et la haine. Nous sommes plus que jamais confrontés à un environnement hostile qui nous empêche, ne serait-ce que de se retrouver entre nous, les Kel Adrar, les Kel Ajjer, les Kel Ahaggar, pour discuter de notre volonté d’exister…

– Arriverons-nous un jour à rejoindre nos rêves ?

– Patience fils, patience. Nous sommes encore debout et nos ancêtres nous contemplent. Tous les rêves nous sont permis. À aucun moment cela n’a cessé. À aucun moment la sérénité ne s’est éloignée de nous. Demain, après-demain, plus tard, nous serons de nouveau libres.

Il esquissa un léger sourire. La liberté ? Ah, la liberté que des archaïques veulent effacer comme ça, d’un coup de sabre, de quelques rafales de kalachnikov ou d’une tonne de mensonges.
Sur la toile, surgissent, aux contours encore imprécis, des hommes juchés sur des dromadaires.

(…) Le 12 mai, à Durayat, près de Bughessa, accrochage entre les troupes maliennes équipées de blindés soviétiques et un groupe de touaregs comprenant entre autre Elladi Ag Alla, Mohammed Ag Imnagh, Azizen, Bibi, Awssa et Aku. Les touaregs récupèrent un lot d’armes individuelles et une quarantaine de dromadaires. Il y a de nombreuses victimes.
Le 17 juillet, Elaldi Ag Alla, Najem Ould Sidi, Tebiga, Azizen, Issuf, Bibi et leurs compagnons attaquent le dépôt d’armes du poste militaire de Tessalit. Ils emportent en outre une vingtaine de dromadaires et des troupeaux de caprins que les militaires avaient confisqué à leurs propriétaires.
Le 22, à Tin Tignutin, un groupe de quarante guerriers touaregs dont Si Alamin, Bibi, In Ekkatuf, Tebiga, Osman, Etteyub, Lekhwan et Bechar affronte un convoi militaire. Ce jour-là, les chars passent sur le corps de deux guerriers.
Le 10 septembre, Silla est pris et brûlé vif. Elladi Ag Alla est capturé quelques semaines plus tard. El Hassan Ag Antessar est fusillé à Kidal (…)

Un frémissement le parcourut. Seul, sous le ciel blanc, ses yeux s’émancipent. Peindre jusqu’à la pointe de l’œil. Jusqu’aux cavaliers Garamantes, jusqu’aux Atlantes. Furieusement, gestes brusques comme en état d’urgence.
Le bleu indigo. Voilà. Le bleu indigo qui annonce le retour :
– Elle reviendra régner sur cette terre noble. Elle reviendra reprendre les rênes du commandement. Tremblez, Tin-Hinan est sur le chemin du retour :

Tombe, tombe
Grosse pluie
Grosse goutte.
Écrase.
Ne laisse rien de ces ruines.
Elles sont solides.
Elles ne veulent pas mourir.
Mais personne ne veut mourir.
Et chacun agonise.
Agonise.
Tombe, tombe.
Acharne-toi
Grosse pluie.
Grosse goutte.
Que tes ruisseaux emportent loin toutes
Ces ordures
Loin
Jusqu’à la mer.
Qu’elles s’y perdent.
Qu’elles s’y noient
Pour toujours y disparaissent.

Sa main se fait plus précise. De son pinceau dégoulinent des perles de bleu indigo. Le bleu qui remet de l’ordre dans le chaos. Il est presque apaisé. Jamais auparavant il n’avait ressenti un tel apaisement. Une telle solitude. Étrange bien être.

Tiens, c’est l’heure du flash d’information. Radio du nord.
(…) assassiné ce matin aux environs de 9h près de son domicile par un groupe armé qui lui a tiré trois balles dans la tête…
Pour terminer, cette information qui vient de nous parvenir : selon la direction du musée Bardo à Alger, le squelette de la reine Tin-Hinan a disparu depuis quelques jours. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances de cette étrange disparition. (…)

N., 1997

Khlas : Fini.
Zaâma : Soi-disant.
Nif : Fierté.
Bezzaf : beaucoup, c’est trop.
Almohades, Almoravides : dynasties musulmanes en Afrique du Nord.

Ce texte fait parti d’une série thématique autour du Sahara parue dans une revue littéraire italienne en langue française et éditée par l’association Arci Nova en 1997.

Obama superstar, Obama réclamé par les jeunes, les femmes, les artistes, les sportifs, les étudiants, les enseignants, les prix Nobel, les afro-américains, les africains, les européens, les australiens, les sud-américains, les chauffeurs de poids lourd, les médias de gauche, ceux du centre, la presse people californienne, les intellos de New York, les québécois, Bruce Springsteen, Sean Penn, les ados, les musiciens de l’Illinois, le proprio du restau du centre-ville de Dili au Timor Oriental, les traders de la bourse du square Port-Said d’Alger, Hugo Chavez, les forums de discussion, les clients du café La Brûlerie sur la rue St-Denis à Montréal, les libraires, les athées, les féministes, les anti-évangélistes…Du monde, que du monde.

Ce lundi 27 octobre, la politologue et écrivaine franco-américaine Susan George a donné une conférence à l’auditorium du Gésu à Montréal et dont le thème dominant s’articulait autour des élections états-uniennes. Elle veut contre vents et marées qu’Obama damne le pion à la droite, aux évangélistes, à McCain. Elle y croit fermement Susan!
Dans un français impeccable (elle vit depuis longtemps en France), elle a développé son approche et sa vision de l’empire américain aujourd’hui confronté à des problèmes qui pourraient à moyen terme affecter sa puissance et sa domination presque sans partage. Elle n’a pas manqué de stigmatiser l’arrogance de la droite américaine qui engage le pays dans des aventures guerrières sans lendemain. Pour autant, Susan George ne souhaite tout de même pas l’avènement de l’empire chinois qui serait autrement plus arrogant et moins porté sur le respect des libertés. Absolutely. Je n’ai pas envie d’une révolution culturelle à la sauce communiste chinoise à Greenwich Village ni rencontrer la bande des quatre!

Cela étant, Obama président pourra t-il constituer un front à même de s’opposer à la mainmise séculaire et agressive du patronat américain sur l’économie ? Noam Chomsky n’y croit pas trop. Pour lui, le seul et unique parti dirigeant aux States demeure l’indécrottable patronat qui défendra becs et ongles son immense carré. Même topo chez le journaliste et polémiste anglo-américain Christopher Hitchens qui trouve qu’Obama n’a pas la carrure pour casser quelques pans du sytème dominé par les lobbies des multinationales. Que la crise financière actuelle touche les couches moyennes et réduisent davantage les pauvres en loques éparses qu’Hollywwod aura imaginé dans ses fictions, peu leur chaut. Alors, Barack Obama président, pourra t-il, ne le pourra t-il pas? Pour Susan George, ce sera déjà une sacrée brèche dans la citadelle des nantis. Même si Obama n’a pas l’âme du révolutionnaire qui partirait à l’assaut d’un quelconque palais d’un tsar russe. Il n’est pas un Che Guevara non plus, faut pas pousser là aussi.

Dire que toute la planète est suspendue à ces élections du 4 novembre. Go Obama alors, Go, on te confie pratiquement le destin de l’économie mondiale ! Euh, tu peux, s’il te plait, nettoyer un peu du côté de Wall Street et renvoyer les requins de la finance aux vendanges en Californie ? Enfin, il faut essayer déjà.

Un article de Jooneed Khan dans le quotidien La Presse:
http://www.cyberpresse.ca/international/etats-unis/200810/25/01-32862-la-crise-a-balaye-lideologie-de-droite.php

Site Web de Susan George
http://www.tni.org/detail_page.phtml?text10=news_george-news&menu=13e

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